Les Nuits d’été parle de sujets âpres, qui cognent et qui fâchent, tout en faisant de la place à la douceur. Thomas Flahaut, qui signe ici son deuxième roman, fait confiance à la fiction et aux lecteurs, pour habiller les silences que les mots suggèrent. Pour questionner ce qu’est devenu le monde ouvrier, pour mettre de la chair autour du mot «frontalier», pour dire les corps des pères marqués par le travail de nuit, pour traduire le désarroi et la colère des enfants bloqués à la case «travail intérimaire», Thomas Flahaut ne sort pas les gros projecteurs. Il préfère la lampe-tempête qui éclaire mais pas trop, la flamme ajustée pour permettre les clairs-obscurs.

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L’empreinte que laisse Les Nuits d’été tient au va-et-vient délicatement mené entre l’ombre de l’intimité (celle de l’enfance, celle d’une histoire d’amour en train de naître) et l’éclat mat des néons de l’usine où les «opérateurs» ne savent plus ce qu’ils fabriquent ni pourquoi; entre la France des quartiers qui se déclassent, où vivent les personnages, et la Suisse, toute proche, qui les embauche parce que les Suisses ne veulent pas de ces emplois-là.

Nuit sans lune

Eté 2016, en Franche-Comté, pas loin de Montbéliard. Le quartier s’appelle Les Verrières et s’y retrouvent de façon imprévue trois amis d’enfance. Ils ont 25 ans, l’âge où l’enfance est close et le fait d’être adulte, un concept encore en pointillé. Des chapitres brefs déploient le point de vue de chacun, opèrent des flash-back, resserrent ou agrandissent la focale. En parallèle alternent les lieux, un territoire à la fois géographique, petit sur la carte, et sentimentale, immense comme peuvent l’être les souvenirs d’adolescence et les rêves empêchés: le quartier, la maison ou l’appartement des parents, le studio d’étudiant à Besançon, l’usine en Suisse, «un cube doré entouré par des forêts de sapins dont la noirceur […] a la profondeur d’une nuit sans lune», et l’autoroute transjurane qui passe la frontière entre la France et la Suisse, «avec le soleil qui glisse vers les cimes tout au long du trajet».

Mauvais sommeil

Thomas a raté ses examens universitaires à Besançon et n’a rien dit de cet échec à ses parents. Lui qui avait juré de ne «jamais foutre les pieds» à l’usine, s’y retrouve bel et bien cet été-là. Mehdi, lui, est un habitué des missions d’été à l’usine Lacombe, dans le Jura suisse. Normalement l’hiver, il travaille dans le restaurant d’une station valaisanne. Le manque de neige l’a obligé à revenir aux Verrières plus tôt. Après les nuits à l’usine et quelques heures de mauvais sommeil, il rejoint aider son père sur le parking du Géant Casino, dans la camionnette rôtisserie. Enfin Louise, sœur jumelle de Thomas, prépare une thèse de sociologie sur les ouvriers frontaliers, entre la France et la Suisse.

Grèves générales

C’est l’usine qui ouvre le roman. Thomas la découvre pour la première fois et c’est un mythe qui s’effondre: «L’atelier ne correspond pas à l’idée que Thomas s’en était faite. Il s’était figuré une suite de postes placés le long d’une chaîne se déroulant sous le haut plafond d’un hangar, une alternance de mouvements et d’arrêts, le fracas des tôles frappées. Mais cette usine-là a disparu depuis longtemps. Elle appartient à la vieille époque des syndicats et des grèves générales, celle de Chaplin.» Ce sont aussi toutes images de l’enfance qu’il faut changer: «Il avait souvent imaginé son père dans cette usine, mettant toutes ses forces, au long de la nuit, pour suivre la cadence de la chaîne. Mais la surprise de ne pas trouver chez Lacombe ce décor mythique ne l’empêche pas de voir que si la chaîne d’assemblage s’est métamorphosée, sa cadence, qui propulsait Charlot dans des rouages monstrueux, elle, n’a pas disparu. Peut-être est-elle plus sournoise encore.»

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Amour filial

Mehdi fait face au silence réprobateur du père qu’il aide pourtant chaque jour dans la chaleur d’enfer de la rôtisserie. La force de l’amour filial et la nécessité tout aussi impérieuse de rompre les amarres pour tenter autre chose s’expriment ici dans la posture des corps, la routine des gestes, quelques phrases. Mehdi fait face aussi au chef d’atelier lorsqu’il annonce que l’usine va être démantelée, à peine quelques semaines plus tard.

Mais c’est Louise et la relation qui se noue entre elle et Mehdi qui se révèlent être la flamme du roman; Louise qui doit écrire sa thèse sur les ouvriers frontaliers, c’est-à-dire sur son père, sur Mehdi, et qui ne trouve ni les mots ni le juste point de vue pour les dire. Il faudrait qu’elle les observe, les interviewe, mais «c’est un peu en faire des animaux de zoo», elle a peur de les «blesser, d’imposer entre elle et eux ce qu’elle ne peut que voir comme un rapport de domination». Trouver les mots pour Louise, pour Mehdi, arriver à se parler entre les pères et les fils, rompre le silence qui rend les «opérateurs» invisibles, se faire entendre des cadres suisses qui ne se montrent jamais, dire que l’on existe: Les Nuits d’été capte ces surgissements de la parole, par les mots, par les corps. Jusqu’au final, bouleversant.

Parler de l’usine

Thomas Flahaut nous a rejointe sur la terrasse de la Maison Farel, à Bienne, où se tiennent un bistro, des salles de conférences, des logements. Il vit en Suisse depuis sept ans. Né à Montbéliard en 1991, il a commencé par étudier le théâtre à Strasbourg puis l’écriture à l’Institut littéraire de Bienne. En 2017 est paru son premier roman, Ostwald, où les thèmes de la culture ouvrière, de l’héritage social, de la transmission étaient déjà présents, entrelacés à un scénario apocalyptique, l’explosion de la centrale nucléaire de Fessenheim.

Longue distillation

Thomas Flahaut a lui-même travaillé dans une usine, dans le Jura bernois, proche de celle qu’il décrit dans Les Nuits d’été. Pour pouvoir financer ses études à l’Institut littéraire de Bienne, il y a passé plusieurs mois. «Je veux parler de cette usine depuis que j’écris, en fait, et c’est dans ce but que je suis venu au roman», explique-t-il.

Les Nuits d’été est ainsi le résultat d’une longue distillation. A l’usine, il a enregistré des sons, qu’il a ensuite samplés pour en faire des beats de rap. Puis il a publié dans la revue du collectif Hétérotrophes, Herbier d’usine, une suite de textes sur les sensations, les odeurs et les couleurs de l’usine, écrits chaque matin de son séjour à l’atelier C: «J’ai tout mis dans ce petit bouquin. Je n’arrivais pas à trouver une forme juste pour parler de l’usine, je n’arrivais pas à faire autre chose que constater.»

Ouvriers frontaliers

En 2018, il signe un texte pour la série «Mentor» du Temps sur Robert Linhart et son livre L’Etabli, où le militant maoïste décrit un an de travail dans une usine Citroën: «Linhart, en me donnant à lire l’usine en même temps que je la vivais, m’a permis de l’écrire.» On retrouve une citation de L’Etabli en exergue de Nuits d’été. «Les difficultés d’écriture de Louise sont en fait mes propres difficultés», poursuit le jeune auteur.

Thomas Flahaut vient d’une famille d’ouvriers et de frontaliers: «Ma grand-mère, mes deux grands-pères, mon père étaient des frontaliers. Je tiens à en parler parce que j’ai l’impression qu’on laisse trop cette question aux fachos, à l’imaginaire de l’extrême droite. Je veux simplement montrer le destin de ces gens, décrire des vies qui sont celles de mes amis et de ma famille.» La nuit, l’usine du roman, comme l’usine réelle, n’emploie que des ouvriers français, tandis que les administrateurs, les contremaîtres et les directeurs des ressources humaines sont Suisses: «Ce sont des endroits très étranges. Cette division du travail doit interroger les Suisses. Et aussi les Français puisqu’il se passe exactement la même chose en France, mais l’étranger là-bas vient de plus loin.»

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Quant à savoir si la classe ouvrière existe encore: «Je pense que s’il n’existait pas de conscience de classe, il ne se passerait pas ce qui se passe en France depuis quelques années. La classe ouvrière n’existe peut-être plus qu’en tant que fantôme ou de morte-vivante. Mais il s’agit en tous les cas d’un spectre qui hante encore beaucoup les consciences des précaires. Je me considère héritier de cette conscience ouvrière. On hérite que de ce qui est mort de toute façon.»


Les Nuits d’été
Roman
Thomas Flahaut
L'Olivier, 224 p.