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Thomas Flahaut: «Robert Linhart m’a ouvert au monde de l’usine»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Thomas Flahaut a choisi d'évoquer le sociologue et philosophe français Robert Linhart et son livre culte, «L'établi»

Mon père a très longtemps été ouvrier. Quand, un printemps, il m’a obtenu un entretien pour travailler de nuit dans une usine du Jura bernois, je l’ai remercié. J’ai sans doute forcé mon sourire. Ce n’était pas le premier petit travail que je faisais, pas le premier été gâché à amasser quelques centaines d’euros, mais l’idée de l’usine, il y avait de la peur dedans. Il y avait de la colère aussi, une colère qui était dirigée contre rien et contre tout. Contre une forme de fatalité sociale. Contre les amis qui passeraient l’été à sauter dans la mer du haut d’une corniche et qui déclaraient, sûrs d’eux, que je récolterais à l’usine du «matériau» pour écrire. Pour moi, l’usine, c’était cette longue cicatrice violacée sur le dos de la main de mon père — un éclat de plastique quand il travaillait chez un sous-traitant de Peugeot —, l’annulaire coupé d’un de mes grands-pères, le corps foutu de l’autre. Rien de littéraire là-dedans. Ma tendance à tout transformer en littérature potentielle s’arrêtait aux portes des usines.

Je n’avais jamais rien lu sur l’usine. Le premier texte fut L’établi de Robert Linhart — il y aura ensuite Leslie Kaplan, Simone Weil, Martine Sonnet, François Bon. Ce livre est pour moi un texte moteur. Racontant une année passée dans une usine Citroën, à voir défiler les 2 CV, il se prête bien à l’être.

Intellectuels dans les usines

Linhart, figure du mouvement maoïste, était de ces quelques centaines de jeunes intellectuels «établis» dans les usines, à faire dès 1967 un «travail d’organisation dans la classe ouvrière». La suite, on la connaît, la révolution n’est pas venue. Mais quelques établis ont écrit quelques romans merveilleux.

Lorsqu’il découvre la chaîne, Linhart est surpris. Il se figurait «une alternance nette de déplacements et d’arrêts devant chaque poste de travail», des «cadences infernales», celles dont parlaient les tracts. Sa première impression, au contraire, est celle d’un «mouvement lent mais continu», d’opérations faites dans une sorte de monotonie, un calme qui, il le verra, n’est qu’une couverture posée grossièrement sur la violence de l’usine.

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Ce que j’ai devant les yeux lorsque j’entre pour la première fois dans un atelier n’a rien à voir avec le «mouvement continu» de la chaîne de Linhart. De grosses machines déposées en damier, chacune gérée par un seul opérateur. L’usine m’apparaît dans son immobilité de grande bête endormie. Linhart avait à l’esprit Chaplin et les tracts, j’avais à l’esprit Linhart. Il y a entre nous comme une chaîne imaginaire.

Un compagnon de poche

Je lis L’établi dès ma première nuit d’usine, dans le train qui m’amène de Bienne à Sonceboz d’abord, puis dans les toilettes de l’atelier C, et le matin au bord de la route, attendant qu’une voiture me prenne en stop. Le livre me sert de mode d’emploi et d’armure. Car tout endormie qu’elle est, la bête est une bête. Et elle est féroce. Le vertige de manier les deux tonnes d’acier de la machine, la peur d’être broyé par elle, cette «frayeur du grain de sable» dont parle Linhart, je la découvre en même temps dans l’usine du texte et l’usine réelle. Le récit haletant de sa première journée de fuite dans l’atelier, balancé de poste à poste, se percute avec le récit de la mienne. L’ennui et la fatigue sont partagés. J’ai dans ma poche un compagnon qui me l’apprend. Me disant que la fatigue et l’ennui qui me bouffent l’ont un jour bouffé, Linhart m’apprend que Romuald, Nicolas, Steven, autour de moi, et mon père et mon grand-père avec eux, s’ils ne le disent jamais, sont comme moi dévorés par l’usine.

«Herbier d’usine»

Vivant ces premières nuits au filtre de L’établi, je ne m’enfuis pas. Je traverse sain et sauf une usine qui est un big bang. Tout se percute. «Les éclairs. Le fer brûlé.» Les alarmes. L’acétone. Les vies. Les paroles. Au fil des nuits, je réunis patiemment les sensations, les odeurs, les couleurs de l’usine dans une sorte d’herbier, un «herbier d’usine» écrit chaque matin. Il faut bien appeler cela un texte. On y voit un très linhartien «vol des fenwicks», et poindre de timides «rêves de sabotage». Linhart, en me donnant à lire l’usine en même temps que je la vivais, m’a permis de l’écrire. Une question bourdonne dans cet herbier, comment penser mon héritage ouvrier en écrivant. Comment être écrivain sans renier l’usine du père, sans jamais non plus m’abriter sous une forme de mythe ouvrier. Je ne veux pas répondre à cette question. Elle doit rester irrésolue. Elle est le socle instable sur lequel je m’appuie pour écrire.


Profil

Thomas Flahaut a suivi une formation en écriture littéraire à la Haute Ecole des arts de Berne. Il vit aujourd’hui à Lausanne, où il a cofondé le collectif littéraire franco-suisse Hétérotrophes.

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1991 Naissance à Montbéliard, en France.

2017 «Ostwald», premier roman (L’Olivier).

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Un auteur, un mentor

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