Il se tient droit, il n’est pas raide pour autant, et il chante sans chichis à l’heure où tant de chanteurs en font trop sur scène. Thomas Hampson a donné un très beau récital mardi soir à l’Opéra des Nations de Genève. Certes, tout n’était pas parfait, il y a eu des scories, mais l’art de ce baryton si peu enclin aux effets, tout entier dans la musique avec son merveilleux pianiste Wolfram Rieger, a conquis le public.

S’il chante régulièrement Schumann, Thomas Hampson s’est fait le champion de Mahler depuis la fin des années 1980. On lui doit de magnifiques enregistrements avec le dernier Bernstein. Le baryton américain a chanté près de 80 rôles à la scène, de Mozart à Verdi (en passant par Hamlet d’Ambroise Thomas et Werther de Massenet dans la version baryton), magnifique marquis de Posa dans Don Carlo. A 61 ans, il n’a plus toute l’aisance de sa jeunesse, mais il reste un soupçon de juvénilité dans son chant, comme s’il revenait avec fraîcheur à un répertoire qu’il connaît depuis toujours.

La diction est très importante dans le lied allemand, et Thomas Hampson s’emploie à énoncer les textes avec le maximum de clarté. La couleur de sa voix est très différente de celle d’un Matthias Goerne (timbre plus sombre et charbonneux). Elle est conduite par un très beau legato. Le baryton américain chante avec sobriété et éloquence, fermant de temps à autre les yeux pour ressentir l’émotion que recèle la musique. Il forme un très beau duo avec Wolfram Rieger qui tire de splendides sonorités de son piano. Ces pianissimi délicats, ces arrière-plans subtils, ces postludes dans Les Amours du Poète de Schumann sont superbes.

Certaines fragilités émergent au détour d’une phrase, écarts de justesse, notes un peu voilées et décolorées dans l’aigu (notamment en voix de tête), quelques durcissements dans les forte, mais le fondement de la technique reste intact. Il y a même un soupçon d’humanité en plus par rapport à des enregistrements où tout était impeccable. La palette des nuances s’approfondit au cours du cycle Les Amours du Poète, et l’on aime sa façon de chanter pianissimo «ein leises Wort» dans «Allnächtlich im Traume». La voix est soudain à nu dans «Ich hab' im Traum geweinet», et dans d’autres passages, elle revêt une texture veloutée. A noter que Thomas Hampson et Wolfram Rieger ont intercalé quatre lieder supplémentaires au cycle tel qu’on le connaît, car Schumann avait originellement composé vingt lieder sur des poèmes de Heine. Seuls seize ont été retenus pour la publication en 1844.

Avec Mahler (des extraits tirés du recueil Des Knaben Wunderhorn), l’accompagnement au clavier revêt une dimension plus symphonique. Fanfares militaires et orgues de barbarie: on entend tout cela dans le piano de Wolfram Rieger. Mais il y a beaucoup de tendresse par ailleurs, de nostalgie aussi, et cet élément ressort dans l’interprétation de Thomas Hampson. «Nicht Wiedersehen!» est poignant, et la fin du récital se termine par le sensible «Das himmlische Leben» suivi d’un très bel «Urlicht». Un concert exemplaire, donc, couronné par quelques mots de Thomas Hampson adressés au public et deux autres lieder de Mahler.