Au-dessus de ses lunettes à grosse monture noire, les sourcils sont suspendus en permanence, une expression à la fois déterminée et enfantine. Thomas Hirschhorn s'est présenté mardi à Berne. Après la polémique provoquée par son exposition au Centre culturel suisse de Paris, qui a conduit à une coupe d'un million de francs dans le budget de Pro Helvetia, l'artiste s'est exprimé pour la première fois en Suisse, où il refuse d'exposer depuis l'élection de Christoph Blocher au Conseil fédéral. La rencontre est organisée par le Parti socialiste. Dans le public, des curieux et des étudiants, une poignée seulement de parlementaires – dont l'UDC Oscar Freysinger (VS), qui a annoncé sa présence à qui voulait l'entendre. A la table, la conseillère nationale Vreni Müller-Hemmi (PS/ZH) tutoie doucement son hôte.

Thomas Hirschhorn aime à répéter qu'il est un artiste, il glisse le mot toutes les deux phrases. Sans morgue, il détaille ses œuvres depuis 1990, en images, présentation didactique et profession de foi: «J'ai décidé un jour de vivre de mon travail, j'ai donc besoin d'argent pour travailler. Nous, artistes, luttons pour notre existence, comme tout le monde.» Il présente ses sculptures de rue, collages de cartons et matériaux recyclés. «Je ne veux pas sacraliser mon travail, je veux que ma volonté soit comprise. L'art a d'autres buts que d'être sans faute. Face au monde, je me sens idiot, et je cherche à traduire ce sentiment en provoquant une pensée.» S'impose l'image d'un créateur aux références savantes, mais qui diffuse ses doutes, les frotte aux passants. Il débouche sur l'exposition tant décriée: «Je voulais créer un écrin, multiplier les questions sur la démocratie d'aujourd'hui.»

«C'est un bon Suisse»

Au moment des questions, un temps, puis Oskar Freysinger lance: «Pourquoi n'avez-vous pas fait cette exposition en Suisse, affronté Christoph Blocher ici même?» Peu après, l'UDC rappelle ses démêlés avec l'association Autrices et auteurs de Suisse qui ne l'a pas voulu dans ses rangs, et glisse sur le politiquement correct. Un journaliste s'interroge: pourquoi exposer en Floride, dans les Etats-Unis de George Bush? «Je me devais d'agir face à mon propre pays. Il n'y a pas un scandale Hirschhorn, il y a eu un scandale politique et médiatique. La coupe dans le budget de Pro Helvetia en est une confirmation.» Courtois mais ferme, chacun reste dans son camp, et l'artiste enfonce encore le clou au moment de clore: «Ma prochaine exposition a lieu à Maastricht. En Europe.»

Alors que le public se disperse, Oskar Freysinger multiplie les interviews aux TV et radios, le plasticien discute avec Yvette Jaggi, une présidente de Pro Helvetia ravie par sa «franchise». Le conseiller national Pierre Kohler (PDC/JU) – par la polémique attiré? – résume cette étonnante parenthèse de démocratie culturelle à la mode helvétique: «Je n'aime pas beaucoup ce qu'il fait, mais il est loin de l'anarchiste malfaisant que certains ont dépeint. C'est un bon Suisse, au fond. Il y a des gens bien plus dangereux au parlement.»