Lyrique

Thomas Jolly: «Je n’ai rien trouvé de mieux que l’artisanal»

L’enfant terrible du théâtre aborde l’opéra pour la deuxième fois. Son «Fantasio» d’Offenbach promet de séduire l’ODN, après sa création à l’Opéra-Comique, à Paris en février. Rencontre

C’est une belle histoire, comme en rêvent les petits. Thomas Jolly ayant gardé intacte son âme d’enfant, ça tombe bien. Le jeune metteur en scène, 35 ans et des airs de lutin, affiche déjà un parcours étourdissant. C’est qu’il a été atteint par le virus du théâtre avant même cet âge qu’on dit de raison.

Sa précocité, il la relie à son plus ancien souvenir théâtral. Il avait entre cinq et six ans, au cours préparatoire. Sa mère lui donne alors Sept Farces pour écoliers de Pierre Gripari. Thomas dévore les saynètes et s’en empare. Il les joue puis s’amuse à les monter avec des copains.

Il ne réchappera plus de cette première maladie infantile, enchaînant les cours, stages, écoles, formations, festivals, spectacles et passages en troupes, jusqu’à créer à 24 ans sa propre compagnie, dans sa ville natale de Rouen: la Piccola Familia. On passe sur le nombre imposant de ses créations, classique ou contemporaines, et de ses compagnons de jeu: Régy, Sivadier, Nordey, Colas, Cantarella, Saïs, Kouznetsov, Gourmelon…

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Les auteurs, Thomas Jolly les collectionne. Celui qui l’a rendu célèbre, c’est Shakespeare. Il s’empare de la démesure de l’intégrale d’Henri VI à l’occasion de la réédition dans la Pléiade de la traduction française de l’immense auteur. Le projet met quatre ans et demi à mûrir. Le 21 juillet 2014, les dix-huit heures de son spectacle pharaonique et explosif mettent le feu à Avignon. Richard III suit. Thomas Jolly brûle dès lors sous le feu des projecteurs.

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Thomas Jolly: Je ne suis pas né le 21 juillet 2014, comme pourrait le laisser croire la presse qui m’est tombée dessus ce jour-là. Je travaille depuis longtemps et compte beaucoup d’autres réalisations avant cette date. Depuis ces trois ans de déferlement médiatique j’ai pris du recul, même si l’ivresse de la reconnaissance et le bonheur de porter loin le théâtre restent forts. Mais je me sens tout petit. Face aux auteurs, je ne suis qu’un minuscule maillon. Il reste tant à faire et j’ai tellement d’envies! Mais il est vrai qu’une forme de lassitude s’est peu à peu installée, une sorte de pesanteur.

Pourquoi?

Je trouve que la médiatisation finit par s’auto-alimenter, tourner en rond. J’aurais adoré être critique, car ce métier de passeur représentait pour moi une formidable ouverture vers le public, avec l’analyse, la connaissance, l’invitation à la découverte ou à la réflexion. Malheureusement, c’est devenu une activité d’annonceurs, de pourvoyeurs de bons mots. Il y a quelques belles plumes, mais beaucoup d’autres me déçoivent et se cantonnent à des lectures superficielles, voire paresseuses.

On vous aurait imaginé apparaître à l’opéra avec les shakespeaeriens «Falstaff», «Othello» ou «Macbeth». Vous avez débuté dans «Eligabalo» de Cavali à Paris en 2016, et arrivez à Genève avec «Fantasio» d’Offenbach. Qu’est-ce qui a motivé ces choix?

Les occasions. Je n’aurais jamais imaginé que des maisons aussi célèbres que l’Opéra national de Paris ou l’Opéra-comique me confient si jeune des ouvrages lyriques. Comme j’adore la musique aussi, j’ai été séduit. Fantasio m’a été proposé avant Eligabalo, mais les calendriers ont joué autrement. Avec Cavali, je me suis senti chez moi. Le style baroque convient à mon besoin de broder sur les textes, et ce dramma per musica, dans sa petite forme, était idéal pour commencer. Je l’ai vécu comme une grande liberté créatrice, soutenue par le chef Leonardo Garcia Alarcon avec qui nous avons travaillé dans le même esprit. Je ne comprends pas que cette œuvre n’ait pas plus suscité d’intérêt car le personnage monstrueux et torturé qui évolue à la lisière du politique, du sexuel et du racisme, est très inspirant.

Et «Fantasio», l’opéra comique d’Offenbach?

Pour Fantasio, bien plus sombre qu’il n’y paraît, le traitement entre parlé et chanté représentait là aussi une aventure entre théâtre et musique qui me correspond. Surtout de la part d’un compositeur qui manie très finement les ressorts théâtraux et dont l’usage ou la place de chaque note correspond à une nécessité du texte.

Votre univers tire vers le morbide ou le fantastique à la Tim Burton notamment, et vous semblez attiré par les figures inquiétantes…

C’est vrai. Je ne sais pas d’où ça vient, mais je l’ai constaté en me tournant vers mes réalisations précédentes. Il me faut toujours un personnage entre la mort et la vie. Peut-être l’univers de l’enfance, qui recherche les frissons entre ces deux pôles. Peut-être aussi à cause des frontières entre le réel et l’imaginaire, que je repousse sans cesse. Pour moi, c’est dans l’artifice du théâtre qu’on trouve la plus grande vérité. La plus profonde et universelle réalité humaine.

La profération et la gestuelle sont une part importante de votre signature…

Oui, j’ai besoin du geste, du déploiement et de l’investissement corporel, de la puissance de la vocalité. Au théâtre, c’est ce qui rend le rythme et la musicalité aux textes. Ce qui leur donne vie. Je travaille dans cet appétit-là.

Et à l’opéra?

L’un et l’autre sont contraires [il lève et baisse les bras dans une trajectoire verticale de vérins]. Au théâtre on n’a rien d’autre que les mots. Il faut les mettre en mouvement, les habiller et les dénuder à la fois pour que les acteurs puissent accoucher leurs rôles. L’activité du metteur en scène tient de la maïeutique pour que soient respectées les deux nécessités fondamentales du théâtre: vivre ensemble la liesse ou l’effroi et se faire raconter des histoires.

A l’opéra c’est différent, on a tout: la musique et les mots. L’essentiel réside dans le fait de savoir ce que le compositeur a voulu dire en mettant telles notes sur telles phrases, et de telle façon. Il s’agit alors de mettre en vibration ces éléments pour en dégager le sens profond. Mais dans les deux cas, j’essaye toujours de faire en sorte que la vie sur scène soit augmentée.

Riche de vos deux premières expériences, quels ouvrages lyriques aimeriez-vous aborder?

Beaucoup… Il y a un opéra de Philip Glass que j’adore: La Chute de la maison Uscher d’après une nouvelle de Poe. Le Tour d’écrou de Benjamin Britten (en fait, tout son univers me fascine), Orphée et Eurydice de Gluck…

Toujours l’horreur, le travestissement, le macabre ou la mort…

C’est juste [rires]!

Une autre signature est votre rapport fort à l’artisanat plutôt qu’aux technologies avant-gardistes, non?

Tout à fait. J’aime la théâtralité de la machinerie. Créer tous les possibles, entre l’enfer, la terre et le ciel, avec peu de moyens mais beaucoup d’inventivité, c’est jouissif. L’astuce et l’imaginaire sont très fertiles. Je ne veux pas céder au spectaculaire pour le seul besoin d’image. La vidéo ou les micros ne m’intéressent pas en soi. La seule chose qui m’importe est d’utiliser les outils adéquats, en lien intime avec l’œuvre. Si ce sont des projecteurs automatiques, ce n’est pas pour «faire Beyoncé» comme j’ai pu le lire avec horreur, mais pour créer la folie nécessaire à ce moment-là, de cette façon-là.

Vous ne reniez pourtant pas la modernité…

J’attends avec impatience l’hologramme! La vraie dématérialisation visuelle, l’illusion absolue. J’aimerais pouvoir recréer la terreur lors de la fameuse «entrée du train en gare de La Ciotat». Avec les techniques actuelles, je vois le truquage. Je n’ai encore rien trouvé de mieux que l’artisanal. Créer des reflets d’eau avec un projecteur sur une couverture de survie agitée m’enchante. Et un chiffon taché pressé sur une plaie, ou des rubans rouges en jaillissant, sont plus évocateurs pour moi que tout sang, vrai ou faux, ostensiblement versé.

Votre fringale créative est sans limites…

Les terrains de jeu sont si vastes! J’aurai aussi aimé être écrivain. Ou peintre. Ou chef d’orchestre… Evoluer sur tous les territoires. Comme Simon McBurney qui embrasse toutes les activités, de la créativité la plus artisanale à l’activité hollywoodienne la plus imposante.


Opéra des Nations, Genève. Les 3, 4, 10, 11, 16, 18, 20 novembre à 19h30, le 19 à 15h.

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