Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Thomas Jolly, 36 ans, incarne un roi maudit, à la soif de vengeance inextinguible.
© Boris HORVAT / AFP PHOTO

Spectacle

Thomas Jolly, un panache monstrueux à Avignon

L’acteur et metteur en scène français fait un superbe sort à «Thyeste», tragédie sanguinolente de Sénèque. Au Palais des Papes, cet opéra des ombres qui ne recule devant aucun excès colore la nuit d’effroi. A découvrir aussi en direct, mardi sur France 2

Too much, bien sûr. Mais au théâtre, trop, ce n’est jamais trop, murmure Sénèque, ce philosophe et écrivain romain qui assiste à la dérive de son élève Néron. L’acteur et metteur en scène français Thomas Jolly, 36 ans, pense comme l’auteur de De la colère. C’est la raison pour laquelle il s’est emparé de son Thyeste, tragédie sans borne ni garde-fou. L’artiste jette dans l’arène du Palais des Papes le plus criminel des héros antiques, Atrée, ce roi maudit qui ourdit une effroyable vengeance contre son frère, Thyeste. Et ce même Thomas Jolly, phénoménal de panache, pousse le vice jusqu’à incarner le criminel.

Alors, ce Thyeste chamboule-t-il les 2000 élus de la cour pontificale, donne-t-il des cauchemars, tient-il sa promesse d’effroi? Soigne-t-il le mal par le mal, comme le voulait Sénèque (4 av. J.C- 65 apr. J.-C.) qui, comme ses maîtres grecs, pensait que la tragédie était un miroir grossissant et un antidote au poison de nos fureurs? Ce spectacle tressé d’une main inspirée vous plonge dans le chaudron des vieux mythes, là où «crapotent» les pulsions, où les diables, nos doubles refoulés, cherchent leurs masques.

Le banquet des anthropophages

L’outrance, donc, et la main sur le cœur qui plus est, tel est le parti pris de Thomas Jolly. Mais cette outrance est celle d’une nuit de conte où le rhapsode s’autorise tous les tours, l’enluminure musicale et cinématographique, la scansion du rap, l’emprunt à la bande dessinée fantastique, les éclaboussures du Grand-Guignol, les cris des pipistrelles, ces diablesses qui ont leurs habitudes ici et qui lézardent la fiction de leurs couinements. Que voit-on alors dans cet opéra des ombres?

A votre droite, une main titanesque sort de scène, index et majeur tendus à l’oblique, main orpheline dans les siècles. A gauche, une tête du même acabit, couchée sur les planches, celle d’un mort, bouche bée. Entre ces deux vestiges d’humanité, une furie au masque cadavérique prédit le pire, cernée d’une nuée de créatures, les Erinyes. La superbe Annie Mercier feule, profère, prophétise: «Au banquet des anthropophages, il y aura pour une fois plus d’une victime.»

Et voilà qu’il entre en lice, justement, Atrée le profanateur, veste jaune tournesol, pantalon assorti, silhouette d’héliotrope maléfique. C’est Thomas Jolly qui énonce, méthodique comme un médecin légiste, le crime à venir. Thyeste, son frère, a séduit son épouse, l’a mise dans son lit; pis, il s’est emparé du bélier d’or, attribut du monarque. La couche d’Atrée est souillée, sa légitimité frelatée. Pour châtier le traître, il exécutera ses trois fils et offrira en banquet leur chair. Le père se régalera et les constellations se noieront, selon les mots de Sénèque, devant ce crime qui passe tout.

L’aparté des enfants

Pour que le mythe sorte de ses gonds, il faut des acteurs possédés, c’est-à-dire maîtres de leurs effets. Ils le sont magnifiquement, à commencer par Damien Avice dans le rôle titre. Le voici sous les hardes de l’exil, barbe de Silène, entouré de ses trois fils. Atrée l’invite à revenir à Mycènes, à partager le trône avec lui. Il dit oui, il dit non, et puis oui quand même. Le voici à présent au bout de la table fleurie des agapes, aux anges, tant il est bon de goûter à la fraternité. «Mon plaisir serait total si je pouvais partager mon bonheur avec mes enfants.» Et Thomas Jolly, suave dans l’infamie: «Je te rassasierai de leur présence.»

A un moment, quand la messagère (Lamya Regragui) raconte la lame d’Atrée tranchant la tête de ses neveux, un chœur d’enfants, entre 8 et 15 ans, se déploie, en petit pull de vacances, en combinaison de superman, en training. Ils sont en bordure d’outrage, saisis par l’innommable, cette violence des tréfonds qui revient en spirales, comme si nous n’en avions jamais fini avec les dieux. Ils chantent à présent, oratorio de l’innocence, sépulcral et pur. Cet aparté est juste beau.

Séducteur, Thomas Jolly? Prêcheur plutôt. Sa paroisse est le théâtre. Sa croyance est qu’il peut rassembler adolescents, ouvriers, instituteurs et banquiers. Ses spectacles, il les veut aussi insensés que partageurs. En 2014, à Avignon déjà, il ouvrait les veines d’Henry VI, seize heures d’ardeur et de batailles shakespeariennes.

Submerger les gradins

Tout est bon pour que la torche brûle dans nos mains. Au cœur de Thyeste, des milliers de papillons noirs s’envolent soudain pour submerger les gradins. Au magazine Télérama, il définissait ainsi le métier: «Le plaisir de l’acteur n’est-il pas de vivre plus grand, plus gros? Si je fais du théâtre, c’est parce que je souhaite une réalité augmentée.» Et de rappeler l’étymologie latine de monstrare: «Faire que quelqu’un voie quelque chose.» Thomas Jolly est un sacré monstre.


Thyeste, Festival d’Avignon, Palais des Papes, 21h30, jusqu’au 15 juillet; ma 10 juillet, en direct sur France 2; www.festival-avignon.com

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

Un soir à la rédaction du Temps. La salle de réunion est transformée en labo photo géant éclairé de rouge. Au milieu de la pièce, l'artiste Yann Marussich, rendu photosensible. Sur son corps nu se développent des titres du «Temps». 60 spectateurs assistent à l'expérience qui dure 45 minutes.

Le performeur Yann Marussich se fait imprimer Le Temps sur le corps

n/a
© Arnaud Mathier/Le Temps