Au Montana, on peut rencontrer quelques cow-boys qui sont aussi d'excellents romanciers. «Lorsque je n'écris pas, je suis dans les champs et je m'occupe de mes chevaux», dit Thomas McGuane, l'homme qui manie la plume et le lasso avec une égale dextérité. Quant à l'œuvre de ce gentleman rancher, elle est abondante. Et éclectique. D'un côté, il y a les récits écolo où il évoque ses robinsonnades au cœur du Montana (lire le SC du 25.10.03) et, de l'autre, il y a les romans où il peint une Amérique qui a perdu ses rêves de vieille pionnière. C'est pourquoi les héros de

McGuane sont si désemparés: ils se cramponnent farouchement à leur monture, mais ils savent qu'ils ne tarderont pas à mordre la poussière. Pas de rédemption? Si, elle est parfois au rendez-vous, car il y a souvent un ange gardien qui rôde dans les livres de McGuane.

Celui qui joue ce rôle dans A la Cadence de l'herbe (The Cadence of Grass) s'appelle Bill Champion. C'est un vieux cow-boy généreux, habité par la grâce. Quand il ne trime pas dans son ranch du Montana, il sert de confident à la fragile Evelyn Whitelaw, une femme flouée qui vient fréquemment se réfugier sous son aile. Elle l'aide à dresser les jeunes poulains ou à soigner le bétail, pendant que son ex et encombrant mari, Paul, court le jupon. Un type détestable, ce Paul, un escroc qui ne cesse de ressasser ses mauvais souvenirs d'ancien taulard. Et qui s'escrime à torpiller la petite entreprise que le père d'Evelyn – un sacré cinglé! – lui a léguée avant de mourir. En laissant un testament particulièrement démoniaque, qui va transformer cette famille en poudrière… On la voit se désagréger peu à peu, tandis qu'un interminable hiver paralyse la région en la recouvrant d'un linceul d'amertume. Au passage, Natalie, la sœur d'Evelyn, devra sacrifier ses dernières illusions sous l'œil de leur vieille mère, Alice, qui rêve secrètement de rallumer le feu de ses amours de jeunesse.

C'est une aigre comédie qu'orchestre ce roman qui tient du road movie rural, de la peinture de mœurs et de la foire d'empoigne. «Telle est la vie. Quand on danse avec le diable, il ne faut pas lui marcher sur les pieds», écrit McGuane avant de tirer le rideau, à l'heure des règlements de comptes. Reste la flamboyante magie du Montana, qui contraste violemment avec cette histoire si sombre, et parfois carrément macabre. Comme dans un western trash, où l'on ne se battrait plus pour l'honneur mais pour une poignée de dollars.

Samedi Culturel: Votre roman raconte une histoire de famille passablement trouble. Est-ce une façon pudique de décrire l'Amérique d'aujourd'hui?

– Thomas McGuane: Probablement. Le livre met en scène certains milieux particulièrement suspects, comme il en existe beaucoup dans les villes de l'Ouest. Mais j'ai aussi voulu montrer à quel point le pouvoir se concentre aux Etats-Unis, à l'heure où ce pays s'éloigne dangereusement de la vraie démocratie.

– Vous vivez dans un ranch du Montana depuis le début des années 1990. L'Ouest est-il toujours l'Ouest? Qu'y avez-vous appris?

– L'Ouest est toujours unique. Il alimente encore –l'individualisme et attire les inadaptés, les désaxés, les misfits. Il reste donc une région politiquement marginalisée mais il garde sa beauté et sa légendaire sauvagerie, même si l'aspect «ranch» commence à décliner. Ce que j'y ai appris? Eh bien, c'est que malgré ma fascination pour la nature, celle-ci s'intéresse bien peu à moi…

– Comment jugez-vous la littérature américaine, depuis votre lointain refuge?

– Elle s'en sort assez bien, même si la télévision est une redoutable concurrente. Je crois qu'il y a toujours, chez nous, un bataillon de lecteurs sérieux et exigeants. Quant aux jeunes écrivains, on peut compter sur eux. Je pense par exemple à Ethan Canin, à Aleksandar Hemon, à Lorie Moore, à Louise Erdrich, à T.C. Boyle ou à Jeffrey Eugenides.

– Vous avez été le scénariste de «Missouri Breaks» et de nombreux autres films. Travaillez-vous toujours pour le cinéma?

– Non, Dieu merci!