Théâtre

Thomas Ostermeier, le démon du jeu

Géant de la scène européenne, l’artiste allemand monte «Les Revenants» de Henrik Ibsen au Théâtre de Vidy-Lausanne. A 44 ans, le directeur de la Schaubühne de Berlin dit pourquoi le théâtre continue de l’obséder, son plaisir toujours plus fort de percer l’énigme d’un texte

Un géant à Lausanne. Thomas Ostermeier glisse sa carrure dans l’embrasure de la porte. Son visage rayonne d’une clarté boréale. Son mètre 96 est altier comme l’iceberg. Dans un flash, on imagine sa jeunesse: un corps qui pousse à toute allure dans une Allemagne pressée de renouer avec sa taille d’antan; l’euphorie mêlée d’inquiétude de ses 21 ans, quand le mur de Berlin tombe; sa décision de ne pas faire comme son père, officier de carrière; ses nuits à jouer de la basse dans un nuage de free-jazz; ses matinées caféinées à lire Trotski et Bakounine; et ce jour où il décide de faire du théâtre, histoire de mieux voir ce qui se fêle à ses pieds.

Fin du flash. Retour à la neige. Le Théâtre de Vidy tourbillonne sous des flocons de printemps. Thomas Ostermeier répète Les Revenants de Henrik Ibsen (1828-1906) – première vendredi 15 mars. Le metteur en scène déborde de cette énergie propre à la fatigue, celle du coureur de marathon à l’approche de l’arrivée. Autour de lui, le monde s’est allégé: la Schaubühne de Berlin, la maison qu’il dirige depuis bientôt 14 ans, a beau turbiner, ses 200 employés s’affairer, lui est ailleurs, dans le vif de la matière, cette histoire de fils et de mère qui veulent échapper au fantôme du père. Il est heureux: les acteurs qu’il a choisis – Valérie Dréville, Eric Caravaca, Jean-Pierre Gos, Mélodie Richard et François Loriquet – bataillent en harmonie. «J’ai rarement vécu un moment comme celui-ci.»

Samedi Culturel: L’acteur idéal?

Thomas Ostermeier: Il n’est pas cérébral; il ne cherche pas à anticiper une situation, il la vit; il se laisse surprendre par elle et prend plaisir à réagir. Il est à l’écoute de son partenaire et invente avec lui des solutions.

Où êtes-vous quand vous dirigez vos acteurs? Dans la salle comme certains de vos confrères? Ou…?

Je suis sur scène. Je demande toujours aux acteurs s’ils sont d’accord que je joue avec eux. Souvent, je leur montre ce que j’ai en tête. J’essaie par l’action de percer l’énigme du texte.

En tant que metteur en scène, vous vous sentez proche de quel métier?

Je suis un sculpteur et un entraîneur de football. Alberto Giacometti, quand il sculptait, réduisait jusqu’à l’extrême ses sujets. Je suis dans cette logique: je n’ajoute rien, je soustrais. Mon ambition est de construire des univers avec le moins d’outils possibles. Dans Les Revenants, il y a une scène tournante, une table et un sofa, c’est tout.

Et entraîneur?

Mon travail consiste à déployer beaucoup d’intelligence sociale. Mon matériau est humain. D’un jour à l’autre, je ne sais jamais dans quel état je vais retrouver un acteur. Ai-je trop exigé de lui la veille? Ou pas assez? Je prépare mes comédiens comme pour des Jeux olympiques. Il faut qu’ils soient au meilleur de leur forme physique et mentale le soir de la première.

Quand sentez-vous que le spectacle est fini? Qu’il n’a plus besoin de vous?

Jamais. La première d’une pièce est une étape. Le public est présent, les acteurs changent des choses en fonction de cette présence. Après la parution des critiques, qu’on essaie d’oublier si elles sont mauvaises, on reprend le travail autrement, avec davantage de liberté parfois dans la recherche d’une vérité, sans ce souci de plaire qui parfois entrave la recherche.

Comment commence le travail? Passez-vous du temps à analyser le texte autour de la table comme cela se fait souvent?

En principe, je préfère répéter tout de suite sur scène, me confronter aux questions concrètes du texte. Dans le cas des Revenants, nous avons procédé en deux temps. Nous avons répété pendant trois semaines en août à Vidy, puis repris début février.

Parlez-nous de cette première étape.

J’ai demandé aux acteurs d’improviser à partir de situations du texte et de leur propre vécu. J’ai beaucoup insisté aussi sur l’écoute des partenaires. Je leur ai proposé des exercices spécifiques pour développer cette attention.

Exemple?

Un acteur doit décrire précisément le corps, la posture, le vêtement de son partenaire. Il doit regarder sans préjugé, pour tenter ensuite de comprendre l’état émotionnel de son camarade. Un autre exercice consiste à répéter un même dialogue très bref: «Tu es fâché?» «Non.» «Mais oui, tu es fâché.» Et ainsi de suite. Ce qu’on cherche à aiguiser ici, c’est l’écoute. Il y a un côté musical dans cet exercice, une immédiateté de réaction qu’on doit retrouver ensuite, quand on joue la pièce.

La Schaubühne est une immense institution, marquée par de grands artistes. Est-ce qu’il y a une manière propre à cette maison d’aborder les pièces?

Non. Pas du tout. Quand je choisis une pièce, que ce soit Shakespeare ou Sarah Kane, je cherche la forme qui correspond à la matière. Et en tant que directeur de la Schaubühne, je ne privilégie pas des metteurs en scène qui travaillent dans le même esprit que moi. Je veux les meilleurs du monde, les plus singuliers.

Vous disposez d’une troupe de 27 acteurs. Quel est l’avantagede la formule?

Chacun participe à une recherche au long cours, sur lui-même, sur les formes du jeu. Il n’y a pas d’univers théâtral puissant sans troupe. Pensez à Peter Stein à la Schaubühne, même au début des années 1970, ou à Peter Brook. Les aventures esthétiques marquantes résultent d’une loyauté et d’une adhésion au long cours des interprètes.

L’échec, pour vous, c’est quoi?

Je vis comme un échec le fait de ne pas être en accord avec l’esprit d’un spectacle. J’ai monté La Mort de Danton de Georg Büchner. La critique a encensé. Moi, je trouvais ça raté. Je sentais que les acteurs n’aimaient pas ce spectacle et j’en étais malade. Il m’importe qu’on parle de nous-mêmes, de nos vies actuelles à travers une pièce. Quand ce n’est pas le cas, c’est terrible.

Vous dirigez depuis 14 ans la Schaubühne. Par goût du pouvoir?

Diriger une maison de 200 salariés, c’est passer son temps à rappeler sa nécessité aux responsables politiques; c’est batailler contre des journalistes qui veulent imposer leurs vues sur la politique culturelle;c’est veiller encore à ce que le public suive. Je ne me dis jamais que ce poste est agréable. Le seul avantage, et il est important, c’est que je décide avec quels artistes je travaille. Je forge le profil de la maison, celui de la troupe. Nous avons actuellement des acteurs exceptionnels, c’est un luxe.

Quand vous avez pris la direction de la Schaubühne en 1999, vous avez imposé un salaire égal pour tous, l’équivalent de 3000 francs. Qu’en est-il aujourd’hui?

L’égalitarisme a vécu! En 2003, les acteurs ont aboli cette règle par un vote en assemblée. Ils voulaient être libres de travailler aussi à l’extérieur. Je leur ai dit que je ferais de même.

En quoi avez-vous changé?

J’ai 44 ans, je suis dans la crise du mitan de la vie. J’ai perdu ces dernières années mes parents, des amis, comme l’acteur Ulrich Mühe. Je suis hanté par la vanité de nos existences. C’est la raison pour laquelle je monte beaucoup de Shakespeare. Il parle tout le temps de la mort.

«Les Revenants», c’est pour ça?

Non. Pour moi, c’est une pièce sur ces vieilles idées qui reviennent aujourd’hui comme des mantras. Nous vivons une crise terrible et les formules qui fleurissent proviennent toutes d’un monde ancien: le bonheur domestique, le retour à la nation, le recours à la religion. Moi, je n’ai aucune réponse, que des questions. Le théâtre devrait servir à ça: exhumer la vérité d’une époque.

Les Revenants, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 29 mars.Loc. 021 619 45 45, www.vidy.ch

,

Thomas Ostermeier

Dans «Télérama», 22 décembre 2012

A propos de ses débuts

«J’avais horreur déjà de ces masturbations narcissiques, de ce surintellectualisme qui détruit le plaisir du jeu»
Publicité