Thomas Quasthoff s’improvise chef

Classique Le baryton-basse allemand, qui a arrêté sa carrière de chanteur en 2012, dirige la «Passion selon saint Matthieu» de Bach ce soir, au Verbier Festival

Un «challenge» qu’il aborde avec confiance

Du haut de son 1 mètre 34, Thomas Quasthoff n’a jamais cherché à cacher son handicap. Il a surmonté ces difficultés pour devenir l’un des chanteurs de lied les plus célèbres de sa génération. Mais il a mis un terme à sa carrière il y a trois ans, et s’improvise chef le temps d’un concert, à Verbier.

Quasthoff chef d’orchestre? Mais oui! Il s’est entouré d’amis chanteurs (comme la mezzo Bernarda Fink, le ténor Mark Padmore), du RIAS Kammerchor et du Verbier Festival Chamber Orchestra pour ce concert qui fait beaucoup parler de lui dans la station. Il dirigera avec une petite baguette, des gestes un peu sommaires, mais son expérience de chanteur et son enthousiasme ont de quoi soulever des montagnes.

Le Temps: C’est votre première expérience en tant que chef d’orchestre et de chœur?

Thomas Quasthoff: Oui, bien sûr, et peut-être la seule. Martin Engstroem, directeur du Verbier Festival, m’a approché il y a quatre ans pour diriger la Passion selon saint Matthieu à Verbier. L’idée était merveilleuse, mais tout d’abord, je n’étais pas vraiment d’accord. J’y ai réfléchi. Ma vie a toujours été un challenge, et celui-ci est peut-être l’un des plus grands.

Comment vous êtes-vous préparé pour diriger cette «Passion»?

– D’abord, je connais l’œuvre très bien. Je l’ai chantée 70 à 80 fois, dans les chœurs, mais aussi en tant que soliste. Chaque partie vocale m’est familière. Une chose est sûre: ce ne sera pas une interprétation typiquement protestante aux tempos lents, parce que je pense que la musique doit être la plus fluide possible. J’ai écouté Otto Klemperer dans son enregistrement de la Saint Matthieu: il met quatre heures et demie pour l’œuvre entière! C’est si lent que même le public ici, à Verbier, s’endormirait après cinq minutes dans le premier chœur!

Vous êtes allés travailler avec un chef?

– Simon Rattle, qui vit à deux pas de chez moi à Berlin, me l’a proposé, mais j’ai pensé que son influence serait trop grande. J’ai passé une journée entière à traverser toute la partition, chez moi à Berlin, avec le Konzertmeister Roberto González. Nous avions tant d’idées! Diriger 1-2-3-4 n’est pas si difficile que ça, en fait.

Vous chantiez cette «Passion» enfant?

– J’ai fait partie d’un chœur d’église. Nous la chantions pratiquement chaque année, sans compter mes engagements professionnels. Je l’ai faite avec Seiji Ozawa au Japon. J’ai participé à la version semi-scénique de Peter Sellars sous la direction de Simon Rattle, à Berlin et Salzbourg. C’est d’ailleurs l’œuvre avec laquelle j’ai terminé ma carrière de chanteur.

Pourquoi avoir arrêté de chanter?J’ai perdu mon frère il y a cinq ans. Il avait un cancer des poumons. Nous étions très proches. Deux jours après le diagnostic, j’ai perdu ma voix, et ceci pendant un an. J’étais incapable de chanter une note. Je me suis dit que je reprendrais seulement si ma voix était à 100%. Je chante encore, j’ai donné des concerts de jazz et je viens de faire une soirée Sinatra à l’Opéra d’Etat de Vienne, donc je n’ai pas complètement arrêté.

Vous referez des concerts classiques?

– Non. N’oubliez pas que j’ai fait quarante ans de carrière dans la musique classique avec un corps infirme. Je vais sur mes 60 ans. Je dois veiller à en faire un peu moins.

Avez-vous rêvé de devenir comme Dietrich Fischer-Dieskau dans votre jeunesse?

– Je savais que vous alliez mentionner ce nom! Mon Dieu, il est mort!

Mais il était une figure importante…

– Bien sûr… Vous savez, je n’ai jamais été tellement tourné vers le passé. Je regarde toujours vers l’avant. Aujourd’hui, nous avons aussi de jeunes chanteurs, comme Gerald Finley, qui sont si talentueux, peut-être meilleurs même. J’adorais sa voix, mais contrairement à lui, qui était baryton, j’étais baryton-basse. Quand j’ai gagné le Concours ARD de Munich, on m’a dit que j’étais prêt à aller me perfectionner auprès de lui. Je ne l’ai pas fait, je ne voulais pas l’imiter.

Avez-vous encore des rêves que vous souhaiteriez accomplir?

– Excusez-moi, mais c’est déjà un rêve de faire la Passion selon saint Matthieu ici! Je donne des conférences, je fais des pièces de théâtre à Berlin, j’enseigne. Mon agenda est plein!

La part spirituelle de la «Saint Matthieu» vous parle-t-elle? Vous êtes croyant?

– Non non, je suis loin de ça. Bien sûr, j’ai eu une éducation évangélique et l’œuvre ne peut vous laisser insensible. La musique est si riche en émotions et si belle que vous ne pouvez pas rester complètement cool et détaché.

Mais quand on voit l’état du monde aujourd’hui…

– On rend toujours Dieu responsable quand des choses mauvaises se passent. Mais regardez ici: la musique, la montagne, des gens incroyablement passionnants. Qu’on se le dise, c’est nous qui sommes responsables de ce qui se passe dans ce monde. Je ne viens pas à Verbier pour l’argent. Nous, les artistes, ne sommes pas des clowns qui venons pour divertir des gens riches. Nous venons pour des rencontres, pour le partage de la musique, ensemble.