Lundi soir, Thomas Quasthoff se présente pour la deuxième fois sur scène. Et c'est le même sentiment d'entière sincérité qui frappe dans son chant. Jusqu'ici le Festival de Verbier s'était montré frileux en matière de voix, même si, en concert d'ouverture, Elektra avait médusé l'auditoire. Avec Thomas Quasthoff, que James Levine accompagne avec sobriété, un nouveau pas vient d'être franchi; le baryton basse pourrait bien devenir la nouvelle mascotte du festival.

Thomas Quasthoff n'a rien à prouver. Les mots coulent avec un naturel désarmant, il raconte une histoire, le public est empoigné. Cette voix si pure, si chaude, émanant d'un corps échappant aux normes, regorge de nuances. D'emblée, il modifie le timbre entre le premier et le deuxième lied du Schwanengesang de Schubert: légère, caressante pour évoquer ce «petit ruisseau qui court si gaiement vers la bien-aimée», la voix devient soudain noire lorsqu'elle mime le «cœur si lourd, si angoissé» du guerrier. Cette capacité à basculer d'un climat à un autre, de suggérer tout un tableau sans la moindre affectation, tient du grand art. «Tout l'univers des souffrances, voilà ce que je dois porter», clame Der Atlas, et c'est comme si le plafond s'effondrait. Plus saisissant encore, le portrait du Double (Der Doppelgänger), chanté d'abord recto tono jusqu'à ce que la voix livre son potentiel maximal pour exprimer «la douleur».

La jeune soprano russe Anna Netrebtko et la mezzo tchèque Magdalena Kozená avaient fort à faire après cette prestation exceptionnelle. Magnifiquement chaude et colorée, la voix de la première paraît un peu surfaite dans le Stabat Mater de Pergolèse. On l'attendrait plutôt sur une scène d'opéra. Kozená adopte un profil plus humble. Elle cisèle ses interventions en osmose avec Il Giardino Armonico, subtil, sophistiqué. La douleur spirituelle de l'œuvre est esquivée, comme si l'effet esthétique primait sur le contenu. Nul doute que l'Eglise de Verbier aurait mieux convenu à cette œuvre que la tente Médran.