«J'ai toujours voulu être aimé. C'est pourquoi je ne me comporterai jamais comme une star ni comme un salopard.» Thomas Quasthoff sème l'amour. Assis sur une terrasse à Verbier, il interrompt la conversation, se jette au cou d'une connaissance qu'il croise par hasard. Cette grandeur d'âme illustre à quel point il a dépassé les limites imposées par des jambes et des bras plus modestes que d'ordinaire.

Malgré son handicap, Thomas Quasthoff s'est frayé une voie pour devenir chanteur. Si, cette saison, il a fait ses débuts à la scène en chantant Don Fernando de Fidelio sous la baguette de Simon Rattle au Festival de Salzbourg, le baryton-basse s'est fait une spécialité du lied allemand. Une voix chaude, généreuse, limpide, qui fait feu de tout mot, surtout dans les poèmes qui ont servi de source d'inspiration pour Schubert, Brahms, Mahler. «Ne me dites pas que je suis une star, j'ai d'énormes problèmes avec cette étiquette», s'empresse-t-il de corriger. «J'essaie d'être un bon musicien. Si le fait d'être catalogué comme une star signifie travailler avec Christoph von Dohnányi, James Levine, Riccardo Muti, Claudio Abbado, alors je n'ai pas le choix.»

Né au sud de Hanovre, Thomas Quasthoff chante avec un naturel éblouissant. Plutôt que de se battre, l'homme a accepté d'ouvrir les bras et de recevoir les cadeaux de la vie. «Au départ, le chant était un hobby. Personne n'a jamais cru que j'en ferais ma profession. Mais le talent s'est avéré suffisant pour que je gagne un concours en Allemagne en 1988. C'est alors que la fusée a pris son envol.» Une jolie métaphore pour décrire cette trajectoire tout en douceur. «Ma carrière s'est épanouie dans la durée, comme Luciano Pavarotti ou Placido Domingo: tout le contraire des chanteurs actuels qui doivent faire vite. Souvent, ils ruinent leur voix. On n'entend plus parler d'eux. Pour ma part, j'ai constaté que je suis dans le métier depuis 25 ans. C'est plutôt rare…»

Le chant, Thomas Quasthoff le doit à son père. «Il avait la fibre musicale. Quand mon père a commencé à chanter, après la Deuxième Guerre, la plupart des maisons d'opéra en Allemagne étaient paralysées. Tout le monde courait après l'argent, devenir chanteur était une utopie. Mon père a fini par changer de métier. J'aime croire que j'ai accompli une part de son rêve.» La voix était donc là, dès l'enfance. «A 3 ans, déjà, je chantonnais. Puis à 13 ans, j'ai commencé à prendre des leçons auprès de Charlotte Lehmann à Hanovre. J'ai suivi ses cours pendant dix-sept ans.» Au terme d'un parcours jalonné de récompenses (Prix Chostakovitch en 1996), Thomas Quasthoff domine aujourd'hui la scène internationale et fréquente les plus grands: «Simon Rattle et moi, nous sommes comme des frères.»

Contrairement à d'autres chanteurs germanophones, Thomas Quasthoff n'a jamais façonné sa voix sur celle de Dietrich Fischer-Dieskau. «J'ai toujours cherché à trouver ma manière de chanter. Je ne voulais pas imiter les autres. Et mon cauchemar aurait été de devenir un petit Fischer-Dieskau. Il y a beaucoup de pâles copies de cet immense artiste. Il a une tessiture beaucoup plus haute que la mienne. C'est un baryton lyrique, alors que j'appartiens à la catégorie des barytons-basses. Mon médium a tendance à tirer vers le grave. Cela ne veut pas dire qu'on ait des vues divergentes sur la musique.»

Ecouter sa voix, ne pas tricher avec la nature: Thomas Quasthoff répercute cette philosophie dans l'enseignement qu'il pratique à l'Académie de musique de Detmold. «Si je travaille avec des jeunes chanteurs, c'est que je m'intéresse à leurs voix, à leurs visions d'un morceau de musique.» Il envisage les récitals de lied comme un duo avec le pianiste, non pas comme un solo. Entre ses lectures, le théâtre, la piscine, les amis, les bonnes bouteilles de vin, l'homme ne perd pas une seule minute pour jouir de la vie. «Ce qui m'intéresse, c'est les gens. Je n'arrive pas à travailler avec des personnes que je n'aime pas.» Thomas Quasthoff insiste sur le désir d'être honnête, de chanter avec le maximum d'intensité sur scène. «La musique est faite pour divertir, ce qui ne veut pas dire qu'on doive rire jaune. J'adore divertir les gens, je veux emmener le public avec moi en voyage. Je suis l'hôte qui les accompagne.» Et de conclure: «J'essaie d'être gentil, voilà tout. C'est très facile d'être méchant. Mais c'est bien plus facile d'être bon.»

Thomas Quasthoff, avec Christoph von Dohnányi et le UBS Verbier Festival Youth Orchestra. Ce samedi à 19 h, Salle Médran. Œuvres de Prokofiev, Schubert (mélodies orchestrées) et Dvorák. Loc. 027/771 82 82.