Cristoph Peters

Hanna endormie

Trad. de Jean-Paul Barbe

Métailié, 216 p.

Au dos de cet excellent premier roman (titre original: Stadt Land Fluß, 1999), il est précisé que Cristoph Peters est né à Kelkar (Rhénanie) en 1966 et qu'il vit à Berlin. Mais dans l'avant-propos où il se réfère, pour affirmer que l'histoire de Thomas Walkenbach n'est pas la sienne, à tous les écrivains qui ont tenté «de tromper le lecteur sur le degré de réalité de leurs histoires», il précise être né à Oberwesel et travailler comme ichtyologiste au zoo de Francfort. Peu importe d'ailleurs puisque Niel, le lieu fondateur proche de Kalkar dont il est ici question, ne porte pas ce nom et n'existe plus…

Tout le problème du narrateur de Hanna endormie, c'est de savoir «comment on se raconte sa propre histoire». S'il n'avait pas rencontré Hanna, la dentiste dont il est immédiatement tombé amoureux voici onze ans, son propre passé ne lui appartiendrait pas: c'est pour elle qu'il retrace la généalogie des Walkenbach, petits paysans du Rhin inférieur, aux confins de la Hollande. Sans autre horizon que leurs champs et le fleuve, ils ont mené une vie rude et longtemps autarcique dont la ferme de l'oncle Henno semble le dernier vestige. Hanna aime cet endroit que Thomas a photographié, trois jours durant, parce qu'il le sait menacé. Il a aussi établi une longue liste d'objets disparus en même temps que les usages, les croyances et les rituels auxquels ils se rattachaient.

Historien de l'art de 33 ans, spécialiste du sculpteur Henrik Douwermann (l'auteur méconnu d'un retable figurant l'arbre de Jessé sous les espèces du «fouillis le plus génial de toute l'histoire de l'art»), Thomas est un rêveur qui entreprend de difficiles recherches en se fiant à son intuition, improvise, suppute, sans jamais vraiment chercher à conclure. Il aime cuisiner pour Hanna et boire en l'écoutant lui raconter, de façon désordonnée mais pragmatique, les variantes d'une histoire jusqu'à ce qu'elle s'en tienne à une version définitive. Ils ne se ressemblent pas, mais ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre: «Hanna et moi. On est un puzzle de deux pièces. Encastrés l'un dans l'autre, on donne une image.»

Mais Hanna tombe malade, Hanna va mourir et Thomas, complètement désemparé, ne peut que se souvenir et se préparer au pire en la regardant dormir. Le passé, le présent et l'avenir se mêlent de manière très suggestive dans ce récit tendre, ironique et désespéré, qui révèle un auteur à l'écriture subtile, pour qui la vérité n'est jamais univoque.