Roman

Thomas Sandoz: «Tout est matière à roman»

L’écrivain chaux-de-fonnier publie «Malenfance» ou l’histoire de Pouce, petit garçon perdu en forêt. Il nous emmène sur les sentiers de son écriture dense et prenante

Thomas Sandoz: «Tout est matière à roman»

L’écrivain chaux-de-fonnier publie «Malenfance» ou l’histoire de Pouce, petit garçon perdu en forêt. Il nous emmène sur les sentiers de son écriture dense et prenante

Genre: Roman
Qui ? Thomas Sandoz
Titre: Malenfance
Chez qui ? Grasset, 159 p.

Voici Pouce, un petit garçon qui se sert des aventures de ses héros pour progresser tout seul dans la ville et la forêt, la nuit. Voici Pouce, armé d’une petite voiture, de livres, de quelques pièces de monnaie qu’il ne tarde pas à semer et habité par l’idée obsédante de sa mère qui l’attend à la maison, ou peut-être pas. Il est perdu. Il doit rentrer. Sous la lune, il trace son chemin de petit garçon, repensant aux mots durs qu’échangent entre eux ses parents, hanté par le sentiment diffus qu’il est désormais promis aux exils de l’enfance. Thomas Sandoz (La Fanée, G d’Encre, 2008, Même en terre, chez D’autre part puis Grasset en 2012, Les Temps ébréchés, Grasset 2013), né en 1967 à La Chaux-de-Fonds où il est installé, raconte cette Malenfance, un titre qu’il emprunte au chansonnier Allain Leprest, dont il fut aussi le biographe. Il invente, pour raconter Pouce, une écriture soignée, à hauteur d’enfance mais pas seulement; une écriture qui déploie le paysage comme une série de tableaux où l’on entre, où les histoires passent et repassent: «J’aime les textes en millefeuille, dit-il. Lorsqu’il y a plusieurs couches, plusieurs histoires qui parfois se recoupent.» Thomas Sandoz est écrivain, mais il se dit aussi «épistémologue» – «historien des vérités que se donnent les hommes», selon sa définition –, écrivant pour des journaux, composant des essais, comme cette biographie d’Allain Leprest Je viens vous voir (Christian Pirot, 2003) aujourd’hui épuisée, ou ces Histoires parallèles de la médecine (Seuil, 2005). Une vie dans l’écriture, saisie de plus en plus, semble-t-il, par la fiction. Lorsqu’on lui demande s’il parvient à vivre de sa plume, il répond avec humour: «Je n’en vis pas, mais je n’en meurs pas non plus. C’est déjà pas mal.»

Samedi Culturel: Comment l’écriture est-elle arrivée dans votre vie?

Thomas Sandoz: A la maison, nous n’avions pas la télévision. Une certaine forme de liberté ou d’imaginaire m’est venue par les livres. J’ai des souvenirs assez douloureux de lundis matin où les copains se racontaient le de Funès du dimanche. Je me sentais isolé. Du coup, j’ai beaucoup lu. J’étais un accro de la bibliothèque des jeunes où je passais l’essentiel de mon temps, surtout les mercredis après-midi. J’étais ce petit garçon – image classique mais vraie – qui part avec son sac de livres et qui les a déjà lus en arrivant à la maison. C’était mon univers.

Et écrire vous-même?

C’est arrivé plus tard, à force de lire. On lit de plus en plus et, à un moment donné, on a envie d’essayer d’inventer ses propres histoires. J’ai commencé à faire des rédactions de plus en plus longues – pas forcément intéressantes, mais abondantes. Des enseignants ont été encourageants. Sévères aussi, disant que ça ne servait à rien d’en faire des kilomètres. Ils m’ont appris à resserrer. Ensuite, plus on écrit, plus certains obstacles tombent, plus on est à l’aise…

C’est une pratique?

Oui. Je pense toujours à ce que je fais comme à un artisanat. Je me considère comme un artisan qui a une sorte de matière et des outils. Plus j’utilise ces outils, mieux je les connais, et mieux je peux travailler cette matière. Mais rien n’est donné. Il faut beaucoup jeter. Il faut beaucoup essayer. Beaucoup rater.

Vous avez publié plusieurs romans en Suisse, puis, soudain, Grasset reprend «Même en terre»…

Etre publié chez D’autre part a été très gratifiant, cordial, avec à la clé un bel objet. Puis Même en terre a reçu le Prix Schiller et le stock de la première édition a été vite épuisé. Il se trouve que j’étais propriétaire des droits. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai contacté Ariane Fasquelle, éditrice chez Grasset. Le texte a refait un tour au comité de lecture, qui l’a accepté.

Vous vous vivez comme un écrivain suisse?

Pas particulièrement. Je suis d’abord un écrivain du Haut-Jura. D’ailleurs, je me sens plus proche de Besançon, de cœur et de terre, que de Genève par exemple, même si j’y ai vécu. Quand je prends l’autorail qui mène de La Chaux-de-Fonds à Besançon, je vibre, c’est mon espace familier. On ne se pose pas ces questions quand on est jeune. Mais plus je m’occupe de mes enfants, plus je m’interroge sur ce que je vais transmettre, volontairement ou non. Je suis par exemple porteur des valeurs d’une famille très ancrée dans le protestantisme, alors que je ne suis pas pratiquant, plus proche de Brassens à cet égard. La nature est importante pour moi, même si je ne vais pas tous les week-ends en forêt. Mon père avait un grand jardin potager. J’ai déterré des carottes, je les ai mangées comme ça, après les avoir essuyées sur le pantalon. Ça ne s’efface pas.

Ce livre «Malenfance», il se passe près de chez vous?

Il est proche, même s’il n’est pas situé. C’est un joyeux mélange fictionnel de lieux qui ne s’emboîtent pas; de sensations relativement proches, parce que c’est de mon territoire que je parle le mieux. Mais je ne suis pas un écrivain du terroir. D’autres le font très bien. Simplement, le paysage qui me sert de décor (ou même de personnage) est effectivement souvent peuplé de tracteurs…

Pouce, vous le portez depuis longtemps en vous?

Il est fait d’une petite pincée d’intime, d’une petite pincée de choses vues autour de moi, proches du réseau familial ou amical, et puis, évidemment, d’une petite touche tout à fait lointaine, beaucoup plus abstraite. On peut imaginer trois cercles en diagramme de Venn. Le premier, c’est l’intime, ce qui vient de soi, ce qu’on a vécu et qu’on essaye de traduire en mots. Le deuxième, c’est ce qu’on a vu, entendu, appréhendé avec empathie. Le troisième, ce qu’on a lu, vu ou entendu mais qui ne nous concerne pas immédiatement. Si on écrit dans le premier cercle, on témoigne. Dans le deuxième, on est dans le rapport, le journalisme. Dans le troisième, on fait un travail de sociologue ou d’historien. J’essaye de faire de la fiction, de raconter des histoires. Pour que ça fonctionne, je puise à ces trois sources et je les mixe, le plus menu possible, pour brouiller les pistes…

Vous êtes remonté vers votre enfance à vous?

On cherche souvent trop loin. On a envie de savoir ce qui vient de l’auteur ou pas. En l’occurrence, je me suis demandé comment je réagirais si j’étais perdu en forêt. Je me suis souvenu que j’essayais de rassurer l’enfant que j’étais, qui lisait beaucoup. Qui se disait: qu’est-ce que Davy Crockett ferait à ce moment-là? Ce texte est construit comme ça, dans la réassurance permanente de l’enfant.

Dans «Malenfance», le conte n’est pas loin…

Il a fallu que je termine le premier jet du manuscrit pour me rendre compte qu’il y avait du Petit Poucet là-dedans! Avec le recul, c’est évident: un petit garçon qui traverse la forêt, la nuit… Dans le texte, j’ai vu tout à coup tout un jeu de miroirs symbolique. Il n’arrête pas de semer des choses. Le désamour entre ses parents a une incidence sur l’attention qu’on lui porte. Les parents se débarrassent de Pouce, le plus souvent possible pour régler leur conflit… Ce genre de découverte, c’est une des choses que j’aime dans mon métier: même si je travaille avec un plan très précis, je ne sais jamais, dans la phase de création, comment les mots et les phrases vont se combiner.

Vous ruminez longuement vos textes?

Mes textes m’accompagnent au quotidien. Le métier fait qu’on est attentif à tout. Haldas disait qu’il était en permanence dans un état de poésie. Je ne parlerais peut-être pas d’un état de poésie pour moi, mais lorsqu’on regarde autour de soi, tout est matière à roman ou à narration. Et c’est juste passionnant!

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Thomas Sandoz

«Malenfance», p. 67

«Pouce se redresse en douceur comme un Peau-Rouge, observe, puis s’éloigne franchement du chemin. Face à lui, les arbres couchés par les rafales hivernales ou laissés par les bûcherons sont autant de navires en perdition»
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