A l'heure où vous lisez ces lignes, le résultat des élections américaines est sans doute connu. Quel intérêt dès lors à voir un film politique de plus, sorti aux Etats-Unis durant l'été pour profiter de la fièvre électorale? En Europe, les distributeurs (américains) de Un Crime dans la tête (The Manchurian Candidate) ont préféré attendre que la tornade soit passée. Commercialement parlant, le calcul paraît bizarre. Mais dans le fond, ils n'ont pas tort: malgré une action qui se déroule à la veille d'une présidentielle, ce thriller haletant se joue des frontières partisanes pour suggérer une paranoïa plus globale. Et si les élections américaines n'avaient plus grand-chose à voir avec un processus démocratique digne de ce nom?

Remake d'un classique éponyme de la Guerre froide (John Frankenheimer, 1962, lire le Samedi Culturel du 23 octobre), le film n'a rien d'une œuvre de circonstance. Il marque surtout le grand retour en forme de Jonathan Demme, l'auteur inégal de Dangereuse sous tous rapports et du Silence des Agneaux. Après La Vérité sur Charlie, un autre remake, réputé raté et donc resté inédit, de l'évanescent Charade de Stanley Donen (1963), le cinéaste a donc immédiatement rempilé. Cette fois pourtant, avec un matériau nettement plus dans ses cordes. On y retrouve intact son sens du suspense, son réalisme un peu décalé et ses engagements «libéraux», typiques d'une certaine gauche hollywoodienne.

Haletant et brillant, le film reprend pour l'essentiel la trame de l'original et du roman de Richard Condon (1959), en l'actualisant un peu. Tout part d'un incident de la guerre du Golfe plutôt que de la guerre de Corée. Mais pour le reste, il s'agit à nouveau d'un candidat à la vice-présidence manipulé par des forces obscures pour le placer à la tête du pays et d'un héritier d'une grande famille politique, décoré pour sa bravoure au combat alors qu'il est, à son insu, programmé pour tuer suite à un lavage de cerveau. La principale différence est que ces deux personnages, distincts dans le film de Frankenheimer, n'en font plus qu'un. Quant au héros identificatoire, devenu un Noir, il s'agit toujours de son commandant de patrouille chez qui la même opération a quelque peu échoué. Hanté par des cauchemars, rongé par le doute, il mène son enquête tel un amnésique qui voudrait récupérer sa vie. Et son pays.

Les critiques américains, globalement positifs, ont toutefois déploré l'atténuation du ton satirique et de l'ambiance quasi surréaliste de l'original. Faut-il y voir un défaut? Depuis 1962, la réalité a en effet largement dépassé la fiction. Le contrôle des agents «dormants» se fait à présent au moyen d'un implant sous-cutané au lieu d'une hypnose déclenchée au moyen de cartes à jouer. La guerre contre le terrorisme a quant à elle remplacé la Guerre froide, rendant caduque l'idée d'un complot délirant alliant communistes et ultra-conservateurs. Par contre, le soupçon d'intérêts économiques supérieurs rend presque plausible celle d'un président à la solde de puissantes compagnies privées. Ainsi la référence à la Mandchourie s'est-elle transformée en Manchurian Global, multinationale dont les activités s'étendent de la chimie au matériel militaire. Seule la figure d'une mère ambitieuse, castratrice et incestueuse, largement coresponsable du malaise, reste inchangée.

Alors que les modifications intensifient le suspense, la meilleure surprise vient encore des choix stylistiques de Jonathan Demme. Avec lui, le thriller retrouve ses racines réalistes, hitchcockiennes, là où trop de trucs à la mode avaient fini par affadir le genre (cf. Ennemi d'Etat et Spy Game de Tony Scott, ou La Mémoire dans la peau de Doug Liman). Son amour du rock a produit une bande-son mémorable et les comédiens aussi sont parfaits. Meryl Streep égale sans problème Angela Lansbury, Denzel Washington se rachète de l'ignoble Man on Fire dans le rôle tenu autrefois par Frank Sinatra, et Liev Schreiber s'impose dans celui pourtant rendu inoubliable par Laurence Harvey. Seule la résolution paraît discutable, qui atténue la charge par une note d'espoir, en accordant une confiance surprenante à des agences gouvernementales passablement discréditées. Cinéaste généreux, Demme n'a pas voulu envisager le pire.

Un Crime dans la tête (The Manchurian Candidate), de Jonathan Demme (USA 2004), avec Denzel Washington, Meryl Streep, Liev Schreiber, Jon Voight, Kimberly Elise, Jeffrey Wright.