■ Pluie par beau temps

A l’écran, la pluie est toujours diluvienne. C’est normal: celle qui tombe de façon naturelle est trop ténue pour impressionner la pellicule. En plus, à moins de disposer d’un sorcier indien, elle n’est pas programmable. Donc, lorsqu’on filme un jour de pluie à New York ou Noé en train de calfater son arche, il faut utiliser des machines à pluie, qui ne font pas dans la demi-mesure. Et il arrive au soleil de guigner à travers le rideau de flotte artificielle. Cette présence intempestive est particulièrement ridicule lorsque la pluie n’est qu’un simple motif esthétique: pourquoi les personnages courent-ils courbés sous un rideau dru alors que juste derrière le décor resplendit de lumière?

■ La musique des mots

C’est une bouleversante histoire de revanche sociale que narre Finding Forrester, de Gus Van Sant: un écrivain de légende prend sous son aile un adolescent noir fou de littérature. Le vieux sage corrige les brouillons du B-Boy et l’aide à entrer à la fac. Le point d’orgue de ce film beau comme l’adoption de Magic Johnson par Hemingway est le bouleversant discours écrit par Jamal. Or cet éloge de la littérature n’accorde aucune confiance au verbe puisque, passé l’exorde, la musique se substitue aux mots… Il est bien plus facile, plus émouvant de tartiner un peu de mélasse symphonique que de se frotter à la poétique. Même lorsque le texte préexiste, on lui préfère les violons, comme le démontre le récent De Gaulle: doutant de la puissance du verbe gaullien, le réalisateur shunte l’appel du 18 juin et fait donner les violons pour faire ressentir la solennité historique du moment sans se fatiguer à écouter les mots.

■ Moteur à explosion

Fuyant des bandits, la police, des extraterrestres, un amant jaloux, une maîtresse hystérique, le conducteur ou la conductrice a raté un virage. La voiture plonge dans le ravin et explose aussitôt, telle la Rolls d’Arthur Lempereur dans Les Tribulations d’un Chinois en Chine. Rarissime en réalité, cet embrasement est un des clichés les plus répandus au cinéma, à tel point qu’on s’étonne lorsqu’une voiture accidentée ne prend pas feu. Dans Last Action Hero, la carriole d’un marchand de glace explose au cours d’une poursuite automobile. Il faut quelques secondes pour se rendre compte qu’il s’agit d’un gag.

■ Zéro en physique

Les réalisateurs devraient être contraints à faire un semestre en physique et un semestre en médecine, car ils ne cessent de commettre des infractions aux lois de la chute des corps, de l’énergie cinétique, de la balistique, de l’anatomie.

• Les protagonistes se tatanent sauvagement. Le bandit tire une dizaine de penalties dans la tête du héros. Par chance, ces coups susceptibles de tuer ne laissent qu’une rougeur à la mâchoire, une éraflure au front, voire, dans les cas graves, un saignement de nez. Le héros se relève bientôt pour établir sa supériorité physique et morale. Dans Rambo, le héros est passé à tabac et marqué «jusqu’à l’os» au couteau. Il en garde une coquette cicatrice à la pommette.

• Toutes les blessures par balle sont graves. L’équipe des super-flics se réjouit que l’ami Bill n’ait été atteint qu’à l’épaule. Il en est quitte pour un bras en écharpe et on se revoit bientôt au squash. Dans la réalité, Bill se retrouverait sans doute avec un bras mort… Dans L’Effaceur, Schwarzenegger a la main transpercée par une balle de calibre mahousse capable de percer le béton. Il fait une grimace, noue une serviette autour de son stigmate et poursuit le combat. La blessure guérit rapidement. Par ailleurs, les gilets pare-balles sont impuissants à arrêter les projectiles conçus pour perforer un blindage. Et ils n’empêchent ni les côtes brisées, ni les lésions internes.

• Poursuivi par une horde de tueurs au 15e étage de l’immeuble, le héros a pour seule ressource de sauter à travers la vitre. Il faut déjà avoir la tête dure pour exploser un verre de sécurité. Et puis, les éclats de verre tailladeraient mortellement l’intrépide qui, par ailleurs, ne tomberait pas nécessairement dans la benne d’un livreur de matelas multispires. Les lois de la chute des corps sont fortement dévaluées de nos jours. Dans Le Soldat de l’hiver, Captain America saute du haut d’un bâtiment, puis chute d’un appareil volant – sans dommage. Bon, le Cap’ a été traité au sérum du Super-Soldat qui garantit des muscles d’acier et une ossature très dense. Il fait des émules: les baroudeurs de The Predator sautent d’une hauteur de 20 mètres, amortissant la rudesse de l’impact par un élégant roulé-boulé.

• Le feu se propage à la vitesse d’un cheval au galop. Les personnages s’enfuient en courant, talonnés par les flammes. Un mâle alpha n’omet jamais de crier: «Cours!» («Run!», en V.O.). Comme si personne n’y avait pensé… Quant au brave qui sort sans se presser de la maison où il a laissé une bombe et ne tressaille pas lorsque celle-ci explose, il serait fracassé par le souffle de la déflagration.

• Le pont est brisé. L’automobiliste met la gomme et le véhicule franchit la brèche. Attention: les voitures ne savent pas voler, juste tomber.

■ Boulimie virtuelle

La technologie numérique a permis au cinéma de dresser des décors extraordinairement spectaculaires, de convoquer des milliers de figurants dans des batailles gigantesques. Cette dérive vers l’hyperbole s’avère vite assommante. Homère mentionne 1186 navires grecs convergeant sur Troie? Wolfgang Petersen en copie-colle des dizaines de milliers dans Troy. Dans le King Kong de 1933, un dinosaure broute en paix et le gorille géant affronte un tyrannosaure. Dans le remake de Peter Jackson (2005), on a droit à un stampede de brontosaures et Kong se fritte avec deux T-Rex tout en dégringolant dans un abîme de 10 000 mètres. Lorsque le réalisateur néo-zélandais, grisé par la réussite et le succès du Seigneur des Anneaux, s’attaque au Hobbit, il fait surchauffer les logiciels et tire du bref conte de Tolkien une trilogie pleine de gras. La Bataille des cinq armées, un modèle de litote dans le livre, y devient un interminable barnum intégrant même des vers géants empruntés à Dune.

■ Surérogation exemplaire

Les enquêteurs font montre d’un héroïsme surhumain et un sens du devoir chevillé au corps: non contents de travailler sept jours sur sept, ils viennent au travail même les jours fériés (les journalistes de Spotlight), même en fauteuil roulant suite à une blessure par balle (un agent des Experts: Manhattan). Ils quittent l’hôpital contre l’avis du médecin pour retourner sur le terrain. Parmi ces braves, mention au flic qui, à trois jours de la retraite, rempile pour une dernière enquête dangereuse. Il y laissera la vie ou nouera une amitié indéfectible avec son nouveau partenaire (L’Arme fatale). Par ailleurs, les cadres de la police, officiers supérieurs issus des grandes universités, criminologues bardés de diplômes (informatique, médecine…) sont les premiers à entrer pistolet au poing dans la planque des trafiquants de drogue. Que font les RH?

■ Sous-doués de la gâchette

Ils sont désolants, ces bandits qui s’ingénient à rater leur cible, ces soldats – même dans Full Metal Jacket – qui font une grimace haineuse quand ils tirent et tous ceux qui défouraillent pendant cinq minutes, comme si le chargeur de leur mitraillette contenait 30 000 balles et plus.

■ Œdipe sous les étoiles

Le diamètre de la Voie lactée, où nous résidons, est estimé à quelque 100 000 années-lumière. C’est-à-dire qu’il faut compter 100 000 ans pour la traverser à 299 792 458 m/s. La galaxie très lointaine où se déroulent les événements rapportés dans Star Wars a sans doute des proportions identiques. Pourtant, elle ne semble guère excéder le volume d’une chambre à coucher – voire du palais des Atrides, à Mycènes: Anakin Skywalker engendra Luke et Leia, qui le combattirent à mort après qu’il eut basculé du côté obscur de la Force; Leia eut Ben, qui succomba au mal et, sous le masque de Kylo Ren, tua son père (Han Solo) et flirta avec Rey, la petite-fille de Palpatine, l’empereur maléfique… La mythologie grecque nous a légué les complexes de Jocaste et d’Œdipe, Star Wars en rajoute une pincée et contamine le cosmos en le ramenant aux dimensions d’un divan pour thérapie freudienne: l’astronaute impavide d’Ad Astra va rechercher son vieux papa en orbite autour de Neptune; le héros d’Interstellar s’enfonce dans un trou noir pour transmettre un message rétroactif à sa fille qu’il avait déçue; et dans First Man, Neil Armstrong, le premier homme sur la Lune, dépose dans un cratère le bracelet de sa fillette décédée. L’espace, oui, mais pour s’y fritter avec des aliens, pas pour s’y livrer à des introspections psychanalytiques.

■ Tapoti tapota database

Il s’agit de retrouver une photo de classe de 1952, le nom et l’adresse de ceux qui y figurent, les coordonnées d’un terroriste pakistanais, la facture de la bague de fiançailles, le menu du réfectoire de la prison fédérale le 26 avril 1974, l’enregistrement d’une caméra de surveillance, l’origine d’un poil de pangolin retrouvé dans la gorge de la victime… L’agent s’installe en souriant devant l’écran, il tapote son clavier quelque trois secondes, comme un gosse qui joue à la machine à écrire sur un support pour pralinés, et hop! l’information s’affiche. La championne toutes catégories de cette discipline est Abby, la spécialiste en balistique, chimie moléculaire, biologie, mécanique, etc. de NCIS.

■ 5G et plus

Le téléphone portable a mis au chômage Q, le maître d’armes du MI6 dans James Bond. A quoi bon bricoler du dentifrice explosif ou une montre étrangleuse quand les agents disposent du gadget absolu: un téléphone portable. Le premier à s’en servir intensivement a été l’agent Jack Bauer de 24 Heures chrono: le veinard disposait d’un modèle fonctionnant 24 heures sur 24 sans avoir besoin d’être rechargé. Traqué par tous les services secrets du monde, Jason Bourne a mis au point un truc mille fois copié depuis: acquérir un portable, passer le coup de fil qui tue à la NSA, puis briser l’appareil d’un coup de talon pour sortir des radars. Bien sûr, il s’agit d’agents d’élite. Pour le commun des mortels qui a eu affaire avec {nom d’un opérateur de votre choix}, cette technologie simple comme bonjour laisse songeur.

■ L’amour rend idiot

Ah l’amour! Les violons qui se mettent à chanter au moment du premier baiser, et chantent plus fort encore lorsque le désir devient irrépressible… Combien d’adolescents, au moment de la première fois, ont tendu l’oreille vers ces suaves harmonies qui ne venaient pas tandis qu’ils trébuchaient dans leur caleçon? Au moment où s’accomplit l’acte de chair, le cinéma a la pudeur de se détourner: la caméra va jeter un coup d’œil par la fenêtre quand les amants fusionnent – Luca Guadagnino recourt à cette navrante figure de style dans Call Me By Your Name, et qu’il s’agisse d’amours homosexuelles ne constitue pas une circonstance atténuante. La chair a bien exulté, voici que l’aube point. Les amants se lèvent. Tiens? Ils ont remis un slip au cours de la nuit. Même Depardieu a cette frilosité dans Le Sucre, de Jacques Rouffio, après s’être donné du bon temps avec deux filles. Au cinéma, l’amour physique a par ailleurs le don d’infantiliser les femmes. Dans Miami Vice, de Michael Mann, l’administratrice financière d’un cartel de la drogue et compagne du chef suprême de l’organisation criminelle, Isabella (Gong Li), succombe au charme de l’enquêteur américain. Entre ses bras, elle connaît la suprême jouissance. Elle en redevient petite fille puisqu’elle lui montre la photo de sa mère disparue depuis longtemps.

■ Décompte dilué

Fil bleu ou fil rouge? C’est une dialectique récurrente des films d’action – L’Arme fatale, James Bond, Mission: impossible… Le héros dispose de trois minutes pour couper le bon fil et désamorcer la bombe, atomique de préférence, qui menace une poignée d’amis très chers ou d’importantes personnalités politiques, voire la moitié de l’humanité. Pressant le jus du suspense jusqu’à la fibre, c’est toujours à la dernière seconde du décompte que la machine infernale est désactivée. Les quelques minutes dans lesquelles tout se joue se dilatent jusqu’au quart d’heure au gré d’actions parallèles. Un exemple de surenchère dramatique et boursouflement temporel est donné à la fin de Mission: impossible – Fallout. Ce sont deux (2!) bombes atomiques qu’Ethan Hunt doit neutraliser au Népal. Il trouve le temps de bondir dans un hélicoptère qui décolle, de jouer aux autos tamponneuses avec un autre hélicoptère et de se battre à mort suspendu à une falaise vertigineuse avant de couper enfin le fil rouge… ou bleu?