Exposition

Le tic-tac explosif des peintures de Paul Klee au Centre Pompidou

Près de cinquante ans après sa dernière rétrospective en France, le public parisien peut enfin découvrir l’œuvre d’un artiste unique dans l’histoire de l’art du XXe siècle

Une exposition Paul Klee (1879-1940) à Paris a tout l’air d’une exception. Sa dernière rétrospective parisienne date en effet de 1969 et la précédente de 1948. Elles ont eu lieu toutes les deux dans l’ancien Musée national d’art moderne du Palais de Tokyo bien avant l’ouverture du Centre Pompidou. «Paul Klee, L’ironie à l’œuvre» réunit 230 peintures et dessins (plus quelques petites sculptures, dont ses célèbres marionnettes fabriquées pour son fils Felix). Le parcours commence par les dessins-caricatures de jeunesse; il place d’emblée cette exposition sous le signe du premier romantisme allemand et de l’ironie telle que la définit Friedrich Schlegel dans un texte de 1797-1798: «Il y a des poèmes, anciens et modernes, qui exhalent de toute part et partout le souffle divin de l’ironie. Une véritable bouffonnerie transcendantale vit en eux.»

Cette lecture est adaptée aux débuts où des personnages bouffons rencontrent des situations qui le sont tout autant. Si elle met en valeur une veine qui traverse toute l’œuvre de Paul Klee, elle en oriente un peu trop la vision si l’on considère la totalité de l’exposition On y retrouve heureusement les grandes étapes d’une réflexion unique dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Peu de peintres répondent en effet avec autant de vivacité aux rencontres et aux situations qui remettent en question leur confort s’il commence à s’installer.

Précision d’horloger

Quand il découvre le cubisme, Klee en donne une interprétation personnelle qui structure durablement la manière dont il utilise l’espace et les couleurs. Quand il va en Tunisie, juste avant la Première Guerre mondiale, il en revient avec un nouvel usage de la lumière. Quand il est mobilisé à l’arrière dans l’aviation à partir de 1916, il assimile la dimension graphique de la puissance mécanique et en fait une sorte de maladie qui envahit sa peinture. Quand il répond à l’appel de Gropius et entre au Bauhaus en 1920, il se trouve rapidement confronté aux aspirations constructivistes des professeurs et des élèves; il dialogue avec eux dans ses œuvres et en tire une vision de l’art qu’il développe dans son journal et dans ses cours. Quand il visite la rétrospective Picasso au Kunstmuseum de Zürich en 1932, il teste dans ses propres travaux les lignes sinueuses et circulaires qu’il a observées dans les tableaux du maître espagnol.

L’ironie de Klee est indéniable. Et sa capacité à la faire souffler dans ses œuvres est renforcée par le soin qu’il met à leur trouver des titres qui font surgir une image dans l’image. Mais quel que soit l’esprit qu’il y met, quelle que soit la pensée philosophique qu’il élabore à partir d’elles, l’art est pour lui une activité pratique qui consiste à «rendre visible» (l’expression connue est de lui). Et pour y parvenir, il en maîtrise les moyens plastiques avec la précision d’un horloger. Chacune de ses peintures, aussi petite soit-elle ou justement parce qu’elle l’est, est une mécanique implacable. Parmi les 230 peintures accrochées aux cimaises du Centre Pompidou, beaucoup ont un potentiel explosif dont on a l’impression d’entendre le tic-tac à chaque croisement de lignes, à chaque contact de couleurs.

Le plus beau des tableaux

C’est en particulier le cas dans un petit espace isolé où sont présentées deux d’entre elles, acquises par Walter Benjamin et séparées depuis que ce dernier dut prendre le chemin de l’exil et qu’il s’est donné la mort en 1940 à la frontière espagnole de peur d’être pris par les nazis: «Présentation du miracle» (1916) et «Angelus Novus» (1920). La première accumule les signes, les figures, les formes emboîtées et produit un espace immense malgré sa taille minuscule. La seconde est une figure simple, inquiétante par sa simplicité et sa posture, aussi accueillante que repoussante. Bien qu’il ait considéré la première comme «le plus beau de tous les tableaux», Benjamin ne l’a jamais commentée. Il a souvent écrit sur la seconde, notamment qu’il s’agissait d’une métaphore des désastres de l’histoire et il a entraîné une avalanche de commentaires après les siens. D’une part, un silence qui renferme la puissance de la «beauté». De l’autre, une parole qui se développe et ne peut plus s’arrêter.

Les 230 Klee sont accrochés dans la petite galerie du Centre Pompidou. Juste à côté dans la grande galerie, l’exposition Anselm Kiefer – qui ferme le 18 avril – ne propose que 150 numéros, dont une cinquantaine de tableaux géants, dans un espace deux fois plus grand. Paul Klee était un pédagogue. Qu’a-t-il donc à enseigner au XXIe siècle. Ceci peut-être: l’efficacité ne tient ni au format, ni à la débauche de moyens, ni à la violence du cri.

«Paul Klee, l’ironie à l’œuvre». Centre Georges Pompidou, Paris. Jusqu’au 1er août. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h. www.centrepompidou.fr

Publicité