Au milieu de la nuit, un bruit a tiré du sommeil l’antiquaire Patrice Goret de Saint-Guy. Pistolet au poing, il découvre un intrus qui force au chalumeau la chambre forte. «Les mains en l’air», lance-t-il. Le cambrioleur réplique d’un sarcasme, et son complice assomme l’antiquaire. Quelques heures plus tard, les deux voleurs masqués quittent les lieux. Ils ôtent leur cagoule: c’est Tif et Tondu! Deux vieux amis perdus de vue! De retour! Et dessinés par Blutch qui plus est! Le shot de nostalgie s’accompagne d’une promesse graphique excitante.

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Tout le monde connaît Spirou. Mais les contemporains du groom espiègle, ses collègues Tif et Tondu, sont sortis des mémoires. Le 21 avril 1938, Tif est pourtant au sommaire du premier numéro de Journal de Spirou. A la cinquième planche de ses aventures, le glandeur glabre tombe sur un naufragé hirsute. Tif le chauve trouve en Tondu un alter ego à poil dru partageant une même robuste bonne humeur. Leurs tribulations se ressentent de l’imaginaire de l’époque. Sur les traces de Tintin, ils se risquent Au Pays des gangsters avant d’aller voir ce qui se passe Au Congo belge.

Génie du mal

En 1955, Dineur cède ses personnages à Willy Maltaite, dit Will (1927-2000), un dessinateur, illustrateur, art director et fin décoriste (pour Spirou ou Benoît Brisefer) dont le trait vif allie aimablement l’efficacité et la rondeur. Le scénariste Maurice Rosy introduit un rien d’étrangeté et crée Monsieur Choc, un génie du mal dissimulant son visage sous un heaume d’armure.

La Villa du Long-Cri instille un climat inquiétant avec ses automates ambigus; dans Le Réveil de Toar, Monsieur Choc ranime un robot géant forgé au Moyen Age et, dans Le Grand Combat, il parasite les rêves de ses adversaires; La Matière verte invente un extrait de chlorophylle susceptible de transformer Tif en superballe…

Touche féminine

A la fin des années 60, Maurice Tillieux, le créateur de Gil Jourdan, remplace Rosy. Cet amateur d’ambiances simenoniennes donne un tour plus réaliste à la série, empruntant aussi bien à H.G. Wells (L’Ombre sans corps) qu’au French Connection de Friedkin (Tif et Tondu à New York). Il amène une touche féminine bienvenue avec la comtesse Amélie d’Yeu, dite Kiki.

Après le décès de Tillieux, le cycle perd la grâce. On touche le fond avec La Tentation du bien (1989), dans lequel Tif infiltre un groupuscule d’extrême droite et flingue sans états d’âme les ennemis. Will jette l’éponge et se consacre à des projets plus proches de sa sensibilité comme Isabelle, situé dans le monde des fées, des albums en couleur directe, des peintures érotiques. Relancée avec une nouvelle équipe, la série s’arrête en 1997 dans l’indifférence.

Mollusque abyssal

Né en 1967, Blutch a rencontré Tif et Tondu dans Sorti des abîmes, un album publié en 1972. Il n’a jamais oublié les premières pages de ce récit qui confronte les héros à un mollusque abyssal terrorisant Londres: «La R16 jaune, Douvres sous la pluie, Kiki au volant et les deux vieux garçons en costume bleu… Ces images m’ont fait forte impression. Je suis entré avec elles dans Tif et Tondu… Et je n’en suis pas ressorti.» Les deux héros rondouillards ont séduit le dessinateur par «leurs silhouettes, leur côté interchangeable, comme deux bonshommes Playmobil».

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L’idée de ressusciter Tif et Tondu a germé en 2011. Robber, le frère de Blutch, met un terme à sa vie de patachon (terminologie officielle) pour rédiger un scénario sous la forme d’une nouvelle très dialoguée de quelque 40 pages. Blutch découpe, transforme la matière littéraire en récit dessiné. «Mon travail est un travail d’interprétation. La partition, c’est mon frère», précise cet amateur de jazz et de variations graphiques. La réalisation de Mais où est Kiki? s’avère un travail de longue haleine: les premiers dessins ont été dévoilés en 2015 à Lausanne, au festival BDFIL…

Nonchalant rigolo

Au cours des huit décennies précédentes, l’activité professionnelle de Tif et Tondu n’a jamais été précisée. Aventuriers, redresseurs de torts, ils évoquent parfois des «mémoires» à rédiger. Blutch a donné une seule indication à son cadet: «Ils sont romanciers.» Et plus précisément «justiromanciers», beau néologisme fusionnant l’enquête et l’écriture. «Les héros sans emploi ne me dérangent pas. C’est la licence poétique de la bande dessinée, médite le dessinateur. Ils partent à la conquête d’un espace inviolé ou capturent des méchants. Cela me suffit. Tif et Tondu m’a toujours semblé relativement réaliste, plus adulte que d’autres publications de Spirou. Il y a des morts, une certaine âpreté. Dans ce contexte, il me semblait naturel de leur donner un métier.»

Selon Will, Tif et Tondu étaient «deux boules faciles à dessiner». Tillieux affine la dualité des faux jumeaux: Tondu est le principe actif, l’élément raisonnable, Tif le nonchalant rigolo. Robber et Blutch précisent le profil de ces Boileau-Narcejac qui font le coup de poing: intello un peu ronchon, le barbu rédige les romans, tandis que le chauve active ses indics, boit des coups et rigole avec les filles.

Kiki se morfond dans la bonbonnière rose où un ravisseur énigmatique la détient

Situé en 1986, avant l’invention du téléphone portable, Mais où est Kiki? perpétue une tradition de roman noir frotté d’humour. Robber et Blutch subliment jusqu’au grotesque la bizarrerie inhérente à ces héros de seconde division. Truculent, extravagant, le récit se construit autour de deux intrigues parallèles qui ne se rejoignent pas à l’infini, les auteurs préférant conclure sur la plage de Deauville balayée par le vent plutôt que sur un retour à l’ordre, éventuellement assorti d’une morale «à la Blake et Mortimer, où l’on crie «God Save the Queen!» rigole Blutch.

Nain hargneux

Dédicaçant leur dernier livre, L’Antiquaire sauvage, les justiromanciers reçoivent un message qui demande «Mais où est Kiki?». Puis une blonde hystérique fait du grabuge dans la librairie. Elle veut venger son papa, l’antiquaire véreux. Quant à l’amie Kiki, elle a effectivement disparu…

Les pistes mènent à une villa plus sinistre que celle du Long-Cri et au Goulag Club où la fine fleur de la pègre mondiale est réunie pour la présentation du Roborobber, une machine de guerre indestructible. L’antiquaire s’évade, Tif et Tondu se font rosser par un nain hargneux et attaquer par un homme invisible avant de se fritter avec les truands les plus patibulaires des cinq continents, tandis que Kiki se morfond dans la bonbonnière rose où un ravisseur énigmatique la détient.

Pinceau virtuose

Est-il difficile d’oublier Will quand on reprend Tif et Tondu? «Question compliquée, juge Blutch. Je suppose que Jacobs est plus écrasant pour les repreneurs de Blake et Mortimer et Pratt pour ceux qui animent Corto Maltese. Will n’a pas une présence autoritaire.» D’un pinceau virtuose, le dessinateur brouille la ligne claire, prend ses distances avec les canons de la bande dessinée franco-belge et revendique l’influence graphique de Pellos, le dessinateur des Pieds Nickelés – «Je voulais retrouver sa vivacité, sa rapidité. Mais je n’y suis évidemment pas parvenu»…

L’image de couverture montre Kiki tombant d’une falaise devant Tif et Tondu affolés

Un point pour les yeux, une bouche comme s’ils avalaient une saucisse en largeur: Tif et Tondu, selon Blutch, restent graphiquement simples. Ces figures «presque schématiques, presque enfantines» croisent des personnages tout à fait réalistes, basés sur des photos, des souvenirs, des personnalités réelles (Pierre Bellemare) ou des références amusantes (le Chinois au yatagan vient de L’Héritage de Rantanplan).

«J’ai toujours mélangé les registres sans calculer si ça allait être harmonieux. Des éléments disparates se retrouvent dans mes histoires, alors que Will dessinait tout de la même manière et parvenait à une harmonie générale. Je n’ai pas cet esprit de synthèse. J’espère qu’il n’y a pas trop de fausses notes, que l’ensemble tient.»

Bleu ardoise

L’image de couverture montre Kiki tombant d’une falaise devant Tif et Tondu affolés. Cet instantané de nature onirique ne correspond à aucune séquence du livre. Blutch assume sereinement cette supercherie dont Morris était coutumier: les couvertures de Lucky Luke ne reproduisent jamais une scène mais «condensent et symbolisent l’esprit du livre». Quant aux couleurs de Mais où est Kiki?, elles ne ressemblent à rien de connu. Ce sont des aplats de bleu ardoise et cobalt, de jaune soufre, de rouille et de terracotta… Cette palette glauque contribue à l’ambiance hard boiled et traduit la gueule de bois des années 80.

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Mais où est Kiki? s’accompagne d’un bonus épatant, L’Antiquaire sauvage, un roman de Tif et Tondu. Dans ce petit polar, écrit par Robber et illustré par Blutch, Tondu raconte l’enquête qui a abouti à l’incarcération de Patrice Goret de Saint-Guy. L’épilogue du vrai faux roman correspond aux trois premières planches de la bande dessinée. Cette translation introductive est délectable.

Contrairement à certains Astérix, ou Lucky Luke, ou Tintin (Les Bijoux de la Castafiore), aucun des 45 albums de Tif et Tondu ne peut être considéré comme un chef-d’œuvre, observe Blutch. Mais chacun réserve «des moments de grâce, quelque chose de magique, un mélange de mystères et de poésie.» Ces éléments s’exacerbent aujourd’hui. Les personnages créés par Fernand Dineur auront attendu 82 ans pour inspirer un premier chef-d’œuvre. Passez muscade!


Bande dessinée

«Mais où est Kiki?»
Blutch et Robber
Dupuis
78 p.

Roman policier

«L’Antiquaire sauvage, un roman de Tif et Tondu»
Robber et Blutch
Dupuis
92 p.

Bande dessinée

«Tif et Tondu, L’intégrale 1964-1965 (Choc au Louvre, La Villa du Long-Cri, Les Flèches de nulle part, La Poupée ridicule)»
Will et Rosy 
Dupuis
264 p.