Mieux vaut ne pas ennuyer longtemps Alpha Blondy à lui parler de Tiken Jah Fakoly. «Il n’est pas mon héritier. Je n’ai pas d’héritier. Les Africains ont tendance à confondre politique et art. En musique, nous n’avons pas de succession.» Il y a quelques années, le patron reggae chantait: «J’aime pas ta gueule, Mister grande gueule. Rends-moi un service, ferme ta sale gueule. Tu n’as pas le monopole de la bêtise. Tu te prends pour ce que tu n’es pas. Tu n’es pas Che Guevara.» A Abidjan, même sans que le nom de son rival soit mentionné, personne n’était dupe. Alpha s’adressait à son fils putatif, l’ange rebelle du reggae ivoirien.

Lorsqu’il est apparu sur la scène internationale, au début des années 2000, Tiken Jah Fakoly, né en 1968, a connu un succès si grand qu’il ne pouvait être comparé qu’à un seul autre. Comme ceux d’Alpha, ses textes stigmatisaient la Françafrique («Ils vendent des armes pendant que nous nous battons»), la mondialisation («C’est Babylone qui nous exploite») et les chefs autoritaires d’Afrique («Le balayeur balayé»). Ses textes d’une grande simplicité sur des mélodies directes, son port beau de rasta géant l’ont introduit rapidement sur les plus grandes scènes européennes. Au point d’agacer un Blondy légèrement éclipsé. D’autant que l’exil de Tiken Jah à Bamako, dès 2002, a renforcé son image de maquisard intègre.

Il y a quelques jours, les deux se seraient une nouvelle fois réconciliés, un geste d’unité nationale presque aussi important pour la rue ivoirienne que l’arrestation en marcel de Laurent Gbagbo. Pour la journaliste Hélène Lee, «Tiken Jah est beaucoup plus malin dans sa manipulation des foules». Elle le décrit comme un artiste beaucoup plus politique que Blondy. Venance Konan, lui, décrit Tiken Jah sous l’angle d’une nouvelle génération qui parvient mieux que la précédente à «coller aux cris du peuple». «Il est plus proche de Bob Marley en ce sens qu’il ne cède sur aucune des libertés revendiquées.»

Reste que dans la grande famille dissolue du reggae africain, Alpha Blondy a écrit un chapitre introductif qui fait de lui, trente ans plus tard, une référence sans équivalent dans le monde culturel francophone. Grâce à Hélène Lee, surtout, il a réalisé ce pont que les Africains d’Afrique et les diasporas américaines avaient prophétisé dès les débuts du reggae jamaïcain. Il a enregistré avec les Wailers, le groupe de Bob Marley, au studio originel Tuff Gong de Kingston. Et il a retrouvé après près de 15 ans de séparation le producteur Clive Hunt. «Je ne savais même pas qu’Alpha Blondy était devenu une star. Nous sommes entrés en studio pour enregistrer «Yitzhak Rabin», cette ode à la paix. Je suis même, grâce à lui, enfin allé en Afrique. Pour tout dire, lors des sessions, j’ai même trouvé le temps de faire deux enfants à Abidjan!»

Pour un mouvement musical caraïbe obsédé par la question du retour en Afrique, la figure d’Alpha Blondy a profondément changé la donne. La récurrence du motif éthiopien comme terre mythique du rapatriement des anciens esclaves, mais aussi la référence biblique permanente sont des traits partagés de part et d’autre de l’Atlantique dans le reggae. Cette année où l’on célèbre le trentième anniversaire de la mort de Bob Marley, il faut admettre que la seule personnalité réellement consensuelle dans l’histoire des musiques africaines était un Jamaïcain, dont les textes sont chantés chaque soir dans les bars de Johannesburg, Accra ou Dakar.

Le reggae a permis à un nouveau type d’artiste engagé d’émerger en Afrique. Dans une région où l’on ne critique pas impunément les anciens, Alpha Blondy a toujours tenté le grand écart de la critique et de la réconciliation. Suivant en cela, d’une certaine manière, le modèle de Bob Marley qui avait réussi à réunir des rivaux politiques sur les scènes de ses concerts. Mais selon Soro Solo, animateur sur France Inter, «Alpha a fini par se prendre à son propre jeu mystique. Il s’est cru prophète. Il a défendu des dirigeants qui avaient du sang sur les mains. Et son image en a été largement entachée. Je crois que les Ivoiriens n’applaudiront plus des quatre mains le retour d’Alpha.»

Tiken Jah Fakoly a ouvert la voie à une nouvelle expression, plus affranchie, où il s’en est pris à l’hermétisme des castes («Djely»), aux pieux hypocrites («La mosquée»). Une parole neuve, moins soumise à l’époque, que les rappeurs et les petits artisans de la musique urbaine zouglou ont réinvestie. C’est peut-être là que la parole se transmet le mieux, aujourd’hui, en Côte d’Ivoire et dans toute l’Afrique subsaharienne, chez ces déçus de l’indépendance, ces jeunes qui ne peuvent même plus rêver d’obtenir des avantages personnels ou de vendre leurs mots. Et qui sont les guerriers obscurs d’une nouvelle liberté d’expression.

Tiken Jah Fakoly s’en est pris aux castes et aux pieux hypocrites