On l'appelle MTT. A 60 ans, Michael Tilson Thomas conserve une allure de jeune premier. Installé à San Francisco, avec son partenaire et manager Joshua Robison, ce Juif américain, découvert par Leonard Bernstein, a tout du chef d'orchestre du XXIe siècle. Il utilise le DVD comme un outil pédagogique. Envisage l'histoire de la musique comme un continuum sonore. En dix ans, il a brisé les œillères de l'Orchestre symphonique de San Francisco, imposé un style pétri de rigueur et de liberté, acquis la sympathie du public par son talent de communicateur.

Mais ce n'est pas pour tendre une carte de visite de l'autre bout de la planète que MTT vient au Festival de Verbier. C'est parce qu'il aime travailler avec des jeunes. Il ouvre ainsi la manifestation avec le UBS Verbier Festival Orchestra, formation de jeunes talents qui fait la gloire du festival. Il y a 17 ans, déjà, MTT fondait un programme pédagogique à Miami qui permet aux musiciens sortant des conservatoires de se familiariser avec cet instrument qu'est l'orchestre. «Quand j'étais étudiant à Tanglewood, je demandais souvent à mes collègues ce qu'ils devenaient après avoir participé aux ateliers de l'été. La plupart n'avaient pas de plan précis. J'ai lancé le New World Symphony Orchestra comme un tremplin pour apprendre le métier de musicien d'orchestre. Les étudiants abordent tous les styles, du baroque au live-electronics. A chaque compositeur correspond un langage, un ethos. Imaginez que vous deviez jouer Janacek la semaine prochaine. En aiguisant ses connaissances, un jeune musicien a d'autant plus de chances de faire valoir son potentiel et d'être engagé dans un orchestre professionnel.» Des coaches du monde entier viennent transmettre leur savoir à Miami. «Nous avons des premiers pupitres de l'Orchestre philharmonique de Vienne pour introduire les élèves au langage de Schönberg, Berg, Webern.» Et c'est ainsi que de nombreux membres du New World Symphony Orchestra ont décroché des postes dans les phalanges prestigieuses aux Etats-Unis (Chicago, Philadelphie, Cleveland, etc.).

Il a une passion pour les outils technologiques. Et vient d'inaugurer une série de DVD (Keeping in Score: MTT on Music), où il entend présenter la musique de manière ludique et interactive. «Je n'ai pas de script. Je parle directement à la caméra. Nous filmons des répétitions de mon orchestre à San Francisco pour illustrer le propos. Les musiciens eux-mêmes parlent et interviennent.» Ce projet multimédia prévu sur cinq ans présentera l'œuvre de Tchaïkovski, Beethoven, Copland et Stravinski. Il est destiné à toucher le public le plus large, y compris la génération MTV. Entrepreneur dans l'âme, MTT propagera cette série sur la chaîne de télévision PBS. Il consacre aussi beaucoup de temps au Web, autre outil de diffusion où il cherche à éveiller les passions en tissant des liens entre la musique, les arts, la littérature et le contexte social dans lequel une œuvre est née. «J'insiste souvent auprès des jeunes musiciens pour leur dire combien il est important de vulgariser la musique classique.»

Né à Hollywood en 1944, Michael Tilson Thomas a grandi dans une famille d'artistes. Il vient de rendre hommage à ses deux grands-parents, pionniers et stars du théâtre yiddish à New York, dans un spectacle donné au Carnegie Hall et à San Francisco. Boris et Bessie Thomashefsky ont bercé l'enfance d'un garçon sensible à la musique. «Mon grand-père était très célèbre, il laisse des enregistrements, il aurait pu chanter de l'opéra.» Racines juives, origines russes: cette communauté de comédiens et de cinéastes a nourri les goûts éclectiques de MTT. «Mon père, qui était acteur et producteur de films, improvisait de la musique au piano. Il s'emparait des Sonates de Beethoven pour en concevoir sa propre version. Il adorait me taquiner de cette façon.» Doué pour le piano et la composition, Michael étudie à l'Université de Californie du Sud. A 19 ans, il saisit sa première baguette. En 1966, il travaille la direction d'orchestre à Bayreuth et au Berkshire Music Center de Tanglewood, où il remporte le Prix Koussevitzky en 1968. Il y dirige l'Orchestre des jeunes avant d'être nommé chef assistant de l'Orchestre symphonique de Boston (1969-70), dont il devient principal chef invité à partir de 1972.

C'est alors qu'il rencontre Leonard Bernstein. Sympathie immédiate. «Nous connaissions les mêmes histoires, les mêmes gags, nous ressentions la musique de la même manière.» De longues heures passées à converser sur Mahler, Copland, etc. Des masterclasses où Bernstein renvoyaient les apprentis chefs à eux-mêmes. «Sa méthode consistait à poser davantage de questions qu'à fournir des réponses. Le plus déroutant, c'est lorsqu'il disait qu'une partition était acquise, sauf les quinze mesures à tel endroit!» MTT a conservé cette souplesse dans sa méthode de travail. «Quand j'ai repris l'Orchestre symphonique de San Francisco après Herbert Blomstedt, certains musiciens ont été déroutés, pour ne pas dire choqués, par cette liberté nouvelle que je leur offrais. Ma conception de l'orchestre vient de la musique de chambre et des lieder. J'aime susciter des situations où les musiciens ont de l'espace pour faire des interventions personnelles.»

Cette liberté, cette fraîcheur du geste premier, MTT la revendique à cor et à cri. «Comme pour un scénario de cinéma, il faut entrer dans la peau de la musique, faire comme si la réplique venait d'être écrite et qu'elle sonnait de manière spontanée.» Dans son esprit, l'interprète contribue à la portée expressive d'une œuvre. «Pourquoi écoute-t-on Martha Argerich ou Maria Callas? Parce que leur personnalité illumine une partition. Quand vous dirigez Beethoven, ce n'est pas seulement Beethoven, c'est vous aussi qui la faites vibrer à travers votre expérience de vie.» Ayant fréquenté des monstres sacrés comme Heifetz, Piatigorsky ou Rubinstein, MTT se situe aux confins de l'ancienne et de la nouvelle génération de chefs.

Michael Tilson Thomas dirige le UBS Verbier Festival Orchestra, les 22 juillet à 19h (avec Evgeny Kissin) et 24 juillet à 19h (avec Julian Rachlin et Jean-Yves Thibaudet), à la salle Médran du Verbier Festival. Loc. 027/771 82 82. http://www.verbierfestival.com