Culture

Tim et Jeff Buckley, tel père, tel fils

Disparus tous deux à l'orée de la trentaine, Tim (le père) et Jeff (le fils) Buckley font l'objet d'une série de parutions discographiques inédites offrant de nouvelles preuves de leur génie précoce. Retour sur un double destin sans égal dans l'histoire de la pop.

Depuis que l'on sait le génie génétique, on se plaît à l'imaginer héréditaire. Disparus tous deux à l'orée de la trentaine, Tim et Jeff Buckley ont hissé leur art à de tels sommets qu'il rayonne encore, quelques bons rangs au-dessus d'une production musicale de consommation immédiate. Loin de s'amenuiser avec le temps, le pouvoir d'attraction du père et du fils croît même à mesure que paraissent en CD de nouveaux témoignages de leur fulgurant destin.

Disparu accidentellement en 1997 dans les eaux du Mississippi avant d'avoir pu mettre un terme à son second album, Jeff Buckley ne laisse à la postérité qu'un répertoire restreint, aujourd'hui augmenté d'un Live à l'Olympia brut et passionnel. Plus prolifique de par ses quelque dix ans d'activité, son père Tim, mort en 1975 d'une overdose, souffre de son côté d'une politique de rééditions désastreuse, ses plus grands disques demeurant introuvables en CD. Une situation en passe de changer, si l'on en croit les signes annonciateurs d'une réévaluation de son abondante production, scandaleusement méconnue du grand public.

Depuis quelques années, les enregistrements de concerts se multiplient, tandis que l'on exhume aujourd'hui diverses bandes inédites et autres documents préparatoires à l'élaboration de ses neuf albums studio; un livre, enfin, expose par le détail (mais en anglais) les arcanes d'une filiation tenant du prodige (voir références ci-dessous). Un regain d'intérêt qu'alimente la double compilation Morning Glory: The Tim Buckley Anthology, reflet presque exact d'une carrière placée sous le signe de l'émancipation. Jeune espoir du folk américain lorsqu'il apparaît sur la scène musicale en 1966, Tim Buckley nourrit d'autres ambitions que celles que lui destine une industrie musicale avide de nouvelles plumes pastorales et polies.

Musicien accompli à 18 ans, le jeune homme au visage d'ange et à la voix stratosphérique n'a déjà d'oreilles que pour les explorateurs les plus aventureux du siècle, de John Coltrane à Igor Stravinski. Son plan de carrière, Tim Buckley le conçoit à l'image de ses maîtres, soucieux de se surpasser en permanence. De délicates bluettes sentimentales, les compositions du Californien prennent rapidement d'autres dimensions, sa prodigieuse voix parcourant ses quatre octaves à la manière d'un soliste jazz. Jusqu'à l'accomplissement de la période 1969-70, durant laquelle le musicien, alors au sommet de son art, publie coup sur coup trois disques phénoménaux: Blue Afternoon, Starsailor et Lorca, publiés en CD au début des années 90 et épuisés depuis.

Grand oublié de la présente anthologie, Lorca est à la musique pop ce qu'Expression de John Coltrane est au jazz west-coast: un disque d'une ambition supérieure, repoussant les limites du lyrisme dans des sphères célestes que ne visitent que quelques rares élus dans le siècle. Sur d'imposantes nappes d'orgue électrique dissonant, la voix de Tim Buckley se fait onde de choc, son vibrato profond s'amplifiant jusqu'à faire basculer dans la folie une musique libérée de toute contrainte rythmique ou harmonique.

Un lyrisme d'une étrangeté pénétrante qui demeure sans égal dans l'histoire de la chanson populaire. Si ce n'est, dans une moindre mesure, dans la brève carrière de son fils Jeff, abandonné peu après sa naissance en 1966 par un père incapable de concilier sa quête musicale avec une vie familiale accomplie. Elevé par sa mère, Jeff Buckley baigne dans la musique dès son plus jeune âge, atteignant sa majorité avec le métier d'un guitariste et chanteur chevronné.

Sur Grace (1994), son premier et unique album paru de son vivant, ce New-Yorkais d'adoption tutoie ses maîtres Led Zeppelin, Leonard Cohen et Edith Piaf en une collection de chansons ambitieuses et superbement interprétées. Une sensibilité à fleur de peau qui trouve un écho extrêmement favorable en France, où le jeune homme se produit à plusieurs reprises devant un public aux anges. Live à l'Olympia, le disque qui paraît ces jours, offre un témoignage poignant de cette idylle, la jeune idole s'autorisant des libertés inouïes par la grâce d'un timbre de voix féminin et lyrique en diable.

D'une proximité physique et vocale saisissante avec son géniteur, Jeff Buckley le rejoindra jusque dans son destin tragique. Morts à l'orée de la trentaine sans autre descendance, désormais, que leurs disques sidérants, les Buckley père et fils irradient la fin du XXe siècle de leur génie précoce, et leur triomphe posthume ne fait que commencer.

Jeff Buckley, «Live à l'Olympia»

(Columbia/Sony).

Tim Buckley, «The Dream Belongs to Me: Rare and Unreleased Recordings 1968/1973» (Manifesto/RecRec), «Morning Glory: The Tim Buckley Anthology» (2 CD Rhino-Elektra/Warner) et «Works in Progress» (Rhino Handmade, disponible uniquement sur www.rhinohandmade.com).

A lire: David Browne, «Dream Brother: The Lives and Music of Jeff and Tim Buckley», Harper, 384 p.

Publicité