Comme un béguin express, électrique et félin, Timothée Chalamet n’a pas peur de s’avachir à nos côtés sur le canapé, nous embrassant de paroles, paroles et paroles, puis de s’en aller, frivole, aussi vite qu’il est arrivé. L’image qu’il abandonne ainsi, vaporeuse, ne permet pas tellement de savoir qui l’on a rencontré: une étoile filante, montante, une personne, un éclat, un climat… Un passage lumineux senteur soleil qui resterait jusqu’au soir sur l’épiderme.

Cette persistance rétinienne âgée de 22 ans – mais qui a plutôt l’air d’en avoir 16 – au visage poupin, jogging et pull à col roulé noirs, a longtemps piétiné devant nous la moquette de ses baskets blanches immaculées avant de se décider à s’installer pour un bref entretien. «J’ai un peu froid», lâche-t-il. Puis il se relève, va fermer la fenêtre. On le perd encore, il revient, tout sourire, croise les jambes, les mains, en passe une dans son désordre de cheveux bruns, plante un pied sur la chaise en face de lui.

«Still processing»

Il mime le son d’une explosion face à la soudaine notoriété reçue et l’énorme promotion entamée au festival de Sundance, il y a un an – pour Call Me by Your Name, de Luca Guadagnino. «I’m still processing» («Je digère encore»), diagnostique-t-il, tel un ordinateur surchargé de données. Le long-métrage conte une idylle estivale au pays de Dante entre un homme de 24 ans (interprété par Armie Hammer) et Elio, le fils de 17 ans d’un professeur spécialiste de la culture gréco-romaine… Une histoire homosexuelle et charnelle interprétée par deux acteurs qui sont pourtant – jusqu’à nouvel ordre – plutôt straight; et cela avec un soupçon d’(in)différence d’âge qui en fera râler plus d’un (hors considérations cinéphiles).

Frêle éphèbe au pas feutré de panthère, Chalamet y dévoile gracilement, avec une fausse insouciance, son corps imberbe au bord d’une piscine. L’érotisme du mini-Delon se trouve sublimé par un directeur de la photo thaï et très qualifié, qui a notamment travaillé avec Apichatpong Weerasethakul et Miguel Gomes, démontrant que le désir est surtout affaire de cadrage et de lumière.

Mais cette adolescence à l’écran, a-t-il eu le temps de la vivre vraiment? «Oui, et je suis content quand on me demande ça. Ça veut dire qu’on voit que je travaille beaucoup. Mais oui, j’ai une vie sociale.» Il restera muet sur ses amours. On lui connaît une relation passée (2013) avec Lourdes Leon, la fille de Madonna. Mais lui en parler, c’est risquer de le voir fuguer.

Contre le harcèlement sexuel

Il préfère garder le cap sur des questions sociétales: «Depuis 2013, le mariage gay est autorisé en France, ce qui est une avancée formidable et considérable.» L’acteur ne se laisse pas seulement satisfaire par les avancées politiques: «De nombreuses luttes demeurent pour les minorités. Ce n’est pas rien aujourd’hui de réfléchir à des représentations positives et encourageantes au cinéma pour les générations présentes et à venir.» Call Me by Your Name serait ainsi sa contribution, ainsi que le salaire gagné récemment pour avoir joué dans le prochain film de Woody Allen à l’avenir de diffusion incertain.

Timothée Chalamet l’a reversé au fonds de lutte contre le harcèlement sexuel Time’s Up, ainsi qu’au centre LGBT de New York. Sur son Instagram, il précise: «Mes obligations contractuelles m’empêchent de vous répondre plus amplement. Tout ce que je peux dire, c’est que je ne souhaite pas profiter de l’argent reçu grâce à ce film.» Pas une once de précision supplémentaire, au risque d’encourir le clap de fin de la publicist qui se poste non loin, tout sourire tant qu’on ne parle pas de celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom.

Timothée Chalamet est né à Manhattan, en 1995. Sa mère, diplômée de Yale, a dansé à Broadway avant de devenir agent immobilier. Il parle anglais à toute vitesse, manie le français avec plus de modestie. La France, ses vacances d’été adolescent au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), où vit sa grand-mère, son père éditeur originaire de Nîmes, tout cela lui rappelle ce qu’est la «nonchalaaance» (prononce-t-il en français avec l’accent américain) dont il s’est inspiré pour jouer Elio. Il a 17 ans quand il termine ses études au lycée artistique de LaGuardia à New York. Au même moment, il interprète le fils tête à claques du vice-président américain dans la saison 2 de la série Homeland. Cette assurance se retrouve dans Lady Bird, le film réalisé par Greta Gerwig, qui sort en France au coude-à-coude avec Call Me by Your Name – tandis qu’aux Etats-Unis les deux films sont bien placés dans la course aux Oscars. Il y interprète un bellâtre musicien et ombrageux.

Un travailleur assidu 

On pourrait presque croire ce premier de la classe doté du don d’ubiquité. «Je sais d’où je viens, les privilèges que j’ai pu avoir.» Outre ses parents, son oncle est réalisateur, son grand-père scénariste, sa tante productrice de série… Ce qui n’indique nullement que l’acteur ne se démène pas pour autant. Pour les besoins de Call Me by Your Name, le garçon s’est évadé trois mois à Crema (Italie), mêlant apprentissage assidu de l’italien, du piano, d’un peu de guitare, ne se laissant en outre pas intimider face au CV gonflé de son partenaire d’été.

Pour le western de Scott Cooper, il monte à cheval, apprend le maniement des armes afin de convaincre en soldat aux côtés de Christian Bale. On le retrouvera aussi cette année en accro à la méth, aidé par son père (Steve Carell) dans le film du Belge Felix van Groeningen. «Vous vous rendez compte? Steve Carell! Il me faisait mourir de rire dans The Office. Puis il m’a bluffé dans Foxcatcher et The Big Short.»

Ce qui fait battre le cœur de ce jeune pur-sang, deuxième plus jeune nommé aux Oscars de l’histoire chez les acteurs? «Je suis fasciné par les Parapluies de Cherbourg de Demy. Je l’ai découvert chez ma grand-mère. Sinon…» Pour la première fois, Chalamet se fait hésitant: «Ce n’est pas une histoire d’amour, mais un peu quand même: A nous quatre.» Dans ce film, des sœurs jumelles sont séparées dès l’enfance parce que leurs parents se quittent. L’une se retrouve à Londres, l’autre en Californie. Chacune se pense unique jusqu’au jour où elles se rendent dans un centre de colonies de vacances. Elles sont jouées par la même Lindsay Lohan, âgée alors de 12 ans, enfant star de Walt Disney. La plus belle histoire d’amour selon Chalamet serait-elle là, dans un facétieux dédoublement comme formule magique du cinéma? Un peu Américain, un peu Français, un peu modeste, un peu péteux, maniant tous les instruments, vivant toutes les amours, jouant cent rôles à la fois, accueillant tous les sentiments… l’armée des Chalamet n’a pas fini de nous assiéger.


PROFIL 

1995 Naissance à Manhattan (New York).
2012 Saison 2 de «Homeland».
2014 «Interstellar».
28 février 2018 «Call Me by Your Name» (Luca Guadagnino) et «Lady Bird» (Greta Gerwig).
14 mars «Hostiles» (Scott Cooper).