Les Tindersticks ont connu le désespoir des naufragés. Aux débuts de cette décennie, ils ont tout simplement coulé avec leur lourde cargaison de disques surchargés des recettes esthétiques qui ont fait la réputation de cette bande née à Nottingham. Ce fut une immersion lente, et d'autant plus pénible à observer que les six musiciens n'ont jamais porté atteinte au titre (décerné tacitement et unanimement par les passionnés) de plus élégante formation d'Angleterre. Des costards en anthracite rayés, si impeccablement taillés, aux arrangements raffinés de leurs morceaux, les Tindersticks n'ont rien concédé au mauvais goût durant leurs quinze ans de carrière.

Cette exigence, dans les apparences comme dans les contenus, est depuis toujours une image de marque indissociable du groupe, une ligne louable qui a pourtant provoqué la dérive vers un solide péché de présomption. C'est ce qui a perdu le groupe.

Des trois derniers albums (Simple Pleasure en 1999, Can Our Love en 2001 et Waiting For the Moon en 2003) on gardera le souvenir de l'inutile surenchère de cordes, au pathos exacerbé et sirupeux, qui engluait leur musique dans un cafard aussi ronronnant que difficilement intelligible. On a cru entendre alors un groupe jouant à l'auto-parodie, dans le registre moite et interlope qui convient aux clubs enfumés. On a vu aussi se déliter, auprès d'une formation toujours originale, cette capacité de surprendre qui reposait sur des trouvailles rythmiques, des instrumentations imprévisibles et des sauts de registre désarçonnant. Durant les cinq ans de silence qui se sont écoulés, on a enregistré enfin les expériences solitaires et peu concluantes du chanteur Stuart Staples.

Aujourd'hui, la secousse qui met fin à cette longue crise artistique vient de The Hungry Saw, album qui marque la rédemption du groupe. En douze morceaux, les Tindersticks renouent avec la simplicité salutaire des deux premiers albums et retrouvent une grâce dépouillée. Ce retournement de situation ne s'est pas produit sans bouleversements dans les rangs du groupe. Le plus notable étant le départ du violoniste Dickson Hinchliffe, forte tête et arrangeur plénipotentiaire à l'origine de bon nombre d'égarements. Il y a aussi l'arrivée d'autres musiciens, dont celle du batteur français Thomas Belhom, qui a fait les beaux jours des premiers Calexico. Avec une formation renouvelée, le dandy longiligne Stuart Staples a redoré par étapes le souffle des débuts: un concert réussi, fin 2006, au Barbican Center de Londres, entièrement consacré au Second Album (une des pierres angulaires dans la discographie de Tindersticks) et une courte séance d'enregistrement (huit jours seulement) pour donner vie à The Hungry Saw, dans le cadre apaisant d'une ferme du Limousin achetée par le chanteur et transformée en partie en studio.

La refonte a été radicale, donc. Et bénéfique, puisque du remue-ménage en ressort un album posé et dépourvu des complications maniérées du passé. A la stylisation outrancière succède un ton qui est d'entrée aux antipodes. «Intro», à la consistance éthérée, met sur le piédestal un piano qui ose à peine s'affirmer et laisse beaucoup de place aux respirations et au silence. Aveu de sobriété et de modestie inattendu qui se poursuit entre ballades rafraîchissantes («The Flicker of a Little Girl») et lentes envolées au goût épique («The Other Side of the World»), entre intimisme sensible (l'instrumentale «The Organist Entertains» ou la bluesy «Mother Dear») et adoptions timides de l'électricité («The Hungry Saw»). La voix envoûtante de Stuart Staples fait le reste, en survolant avec un lyrisme chaleureux et un timbre de crooner crépusculaire les morceaux de cette renaissance. Splendidement orchestré, l'album redonne une place centrale à la guitare de Neil Fraser et affiche un emploi parcimonieux des cordes et des vents.

Les Tindersticks sont donc repartis, ils ont déchiré un rideau qu'on croyait trop vite tombé sur une carrière parsemée de grandes fulgurances et de multiples déceptions. Après une courte tournée dans les capitales européennes qui vient de s'achever, ils reprendront cet été une route qui les mènera entre autres au Montreux Jazz Festival.

The Hungry Saw. (Beggars Banquet/Musikvertrieb.)