Pop-rock

Tindersticks, les sommets en costard

Vingt ans après ses débuts, le groupe de Stuart Staples règne toujours sans partage sur les contrées mélancoliques et raffinées. Un album somptueux et nécessaire

Genre: Pop-rock
Qui ? Tindersticks
Titre: The Something Rain
Chez qui ? (City Slang/TBA)

Le destin de Tindersticks pourrait tenir en une minute de ­musique. Soixante secondes qu’il faudrait extraire de ce neuvième album pour les déployer en ­épitaphe le jour où la bande de Nottingham aura décidé de ranger ses instruments. La synthèse en question est à déguster dans la partie finale de l’œuvre: «Come Inside» s’ouvre langoureux et lancinant, sur un ton rêveur qui donne au morceau les allures d’une escapade onirique. Et puis il y a cela: un saxophone pour clore le tout, un saxophone alto dont les réverbérations renvoient aux pires hantises de la pop-dance eighties. Installé sans le désirer vraiment dans une carte postale aux couleurs filtrées et saturées, on croit d’un coup, d’un seul, côtoyer Spandau Ballet ou autres coreligionnaires aux mèches peroxydées que l’histoire a fossoyés depuis longtemps. Un cauchemar?

Sans doute, si le destin de ­Tindersticks ne prenait le pas sur ce qui aurait pu être le passage le plus incongru de sa longue carrière. Stuart Staples et ses acolytes le démontrent dans ces soixante secondes, comme partout ailleurs, durant les longues heures de musique qu’ils ont distillées: quand on est porté par la grâce, on a pour soi ce pouvoir insensé qui donne de nouvelles lettres, nobles et raffinées, à ce que la culture populaire a produit de plus rédhibitoire.

The Something Rain rappelle ceci, dans une parenthèse somme toute anecdotique. Mais il prolonge cette vérité partout dans les neuf morceaux qui composent l’album. On cherchera une fois encore le faux pas, la chute de style; le groupe garde intact son attachement au bon goût, visible sur ses costards taillés sur mesure, audible dans tous les plis de sa musique. Tindersticks est là où tout le monde l’attend, dans un territoire mélancolique mais jamais désespéré, armé de chansons aux arrangements soyeux et aux orchestrations affinées.

Et pourtant, dans cette constance qu’on peine à trouver ailleurs, le groupe esquive la redite et réserve des surprises qui renouvellent un langage connu des passionnés. Il y a une entrée en matière qui détonne, par exemple: un morceau, «Chocolate», renversant dans la forme (neuf longues minutes qui réussissent à garder de bout en bout une tension constante) et décoiffant dans ses contenus (une voix, celle de David Boulter, dont le récitatif happe l’auditeur avec une théâtralité sobre et posée).

On y trouve du saxophone aussi, presque partout, celui de l’excellent Terry Edwards, qui donne un port noble à un instrument qui, en dehors de la sphère jazz, est victime d’une déconsidération durable. Et il y a enfin des ambiances dont la puissance romantique renvoie à ce que Roxy Music a fait de mieux («Slippin’ Shoes»).

Sur la voix de Stuart Staples, tout a été dit depuis longtemps. Elle est une fois encore impériale, profonde et désarmante dans cette neuvième étape. Il faudra écouter «Frozen» ou «This Fire of Autumn», la fièvre vocale qui s’y déploie, l’urgence à peine retenue, pour se dire que Staples est ailleurs. Il tutoie ces sommets que d’autres admirent de loin.

Publicité