exposition

Tinguely, le ferrailleur dans sa splendeur

Le musée Tinguely de Bâle consacre une rétrospective complète au sculpteur. Visite d’une oeuvre sombre et ludique

C’est un Jean Tinguely subversif, novateur et grand artiste qui se dégage de l’exposition que lui consacre son musée, à Bâle, la ville où il a grandi. Vingt et un  ans après sa mort, la présentation vaut pour le recul d’ores et déjà adopté: du coup, la cohérence de l’œuvre ressort mieux que par le passé, et les choix de l’équipe dirigeante du Musée Tinguely, formée de Roland Wetzel et Andres Pardey, semblent resserrer le propos autour des principales inventions du sculpteur. Le parcours offert au visiteur occupe l’entier du bâtiment conçu et réalisé par Mario Botta, jadis, dans un temps record: le Musée Tinguely de Bâle, rappelons-le, a ouvert ses portes en 1996, cinq ans seulement après le décès de l’artiste.

Excellent parcours, qui évite les faiblesses et les excroissances de l’œuvre, de l’œuvre tardive en particulier, et qui racole en revanche les meilleurs cycles et les pièces historiques. Généreux, ludique, sombre aussi, l’univers de Jean Tinguely soulève l’adhésion générale – ce qui n’est pas si évident pour un artiste qui a été franchement à l’avant-garde –, au point que son travail inspire encore les jeunes générations. Il a en effet contribué à ouvrir la voie, ou du moins à l’élargir, à l’art du happening, à la loi des séries, aux œuvres de collaboration, au rôle du mouvement, et du bruit, dans les arts visuels.

Sans parler des expériences dans le désert du Nevada, par exemple, associées au Land Art qu’elles préfigurent. Et des machines à dessiner, mise en pratique d’une démocratisation de l’art; ces machines déclenchent, de la part des enfants des écoles en visite au musée et autorisés à les utiliser, des exclamations et des rires en cascade. Les grandes machineries se trouvent au rez-de-chaussée, y compris cette Grosse Méta-Maxi-Maxi-Utopia de 1987, que le public prend plaisir à pénétrer et à gravir, au moyen d’échelles et de passerelles. Une salle est dévolue au thème de la danse des morts (Totentanz): les ombres mouvantes qui se profilent derrière les assemblages d’objets de récupération, ainsi que l’obscurité ambiante, plongent le spectateur dans l’état d’esprit voulu par l’artiste.

La galerie du premier accueille divers reliefs «méta-mécaniques» qui remontent aux années 1950, souvent en noir et blanc: le mouvement très lent modifie les compositions qui, pourtant, à chaque instant, se trouvent dans un équilibre parfait. Les machines à dessiner créent des images toutes de finesse et d’abstraction, tandis que le début des années 60 voit l’artiste en revenir à des formes plus compactes. Les constructions qui incluent le mouvement associent avec tant d’ingéniosité le simple va-et-vient de certains éléments, la roue qui tourne, l’imbrication des engrenages, que l’œil ne sait où se fixer; lorsque le son s’en mêle, comme dans Méta-Harmonie II (1979), qui intègre un vieux piano et autres caisses de résonance, le dépaysement, et l’amusement, sont à leur comble.

Au passage, le sculpteur rend hommage à son ami Yves Klein, à son mentor Marcel Duchamp, à ses compagnes et collaboratrices Eva Aeppli et Niki de Saint Phalle, au coureur automobile Jo Siffert, au compagnon de route Bernhard Luginbühl. Les mises en scène spectaculaires reprennent vie au travers de photographies et de films, les pièces autodétruites réapparaissent, de même que les réactions des spectateurs de ces happenings explosifs et pleins d’humour. Le nouveau catalogue de l’œuvre prolonge cette approche de «l’esthétique ferrailleuse» de Jean Tinguely, nombreuses images et documentation à l’appui. L’ouvrage comporte une biographie détaillée, chemin d’une vie atypique. Une vie qui pourtant, comme toutes les vies, trace une ligne entre la naissance, survenue à Fribourg en 1925, et la mort: Jean Tinguely, qui avait brûlé par les deux bouts la matière si riche de sa vie, a succombé à un infarctus en 1991.

Tinguely@Tinguely, Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage 1, Bâle, tél. 061 681 93 20. Ma-di 11-18h. Jusqu’au 30 septembre 2013.

Généreux, ludique, sombre aussi,son univers soulève l’adhésion générale

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