« Tous les Belges de sept à septante-sept ans ont ressenti la mort du père de Tintin comme un deuil personnel. […]

La Belgique officielle n’a pas manqué de réagir: le roi et la reine ont envoyé un télégramme, le Conseil des ministres a été interrompu et on a pu voir les excellences retrouver soudain leurs dons d’enfance et déclarer, comme le ministre des Finances: «A mon poste, où je mène une vie de chien, j’aurais plutôt tendance à m’identifier à Milou», tandis que le ministre de la Justice promettait de ne jamais être un «nouvel Alcazar». Et d’autres, plus lourdement, rappelaient que les albums de Tintin, vendus à 70 millions d’exemplaires rien qu’en langue française, représentent pour la Belgique un produit d’exportation non négligeable. Mais au-delà des notables dûment interrogés qui, ces dernières années, couvraient Hergé d’égards après l’avoir longtemps boudé (parce que, durant la guerre, il publia ses dessins dans le quotidien Le Soir alors contrôlé par les Allemands), tous les Belges ont eu le cœur serré en songeant qu’avec la mort d’Hergé disparaissent non seulement un pan de leur enfance, mais surtout le certain regard qu’une Belgique presque disparue portait sur le monde.

[…] Tintin […] est aussi – et Hergé s’en est souvent expliqué – le produit d’une société: Tintin au Congo qui rencontre les missionnaires, les administrateurs coloniaux, qui se fait porter par de bons Noirs bienveillants, c’est l’attitude qu’avait la Belgique colonialiste de l’époque. Si, par la suite, Hergé devait nourrir les aventures de son héros d’une documentation rigoureuse, son regard restait celui d’un «petit Belge», c’est-à-dire […] celui que porte l’Européen moyen sur le reste du monde. Mais, pour les compatriotes d’Hergé, Tintin et ses aventures ont une coloration singulièrement familière. […]

Quant au vocabulaire du capitaine Haddock, aux noms propres des personnages que Tintin rencontre aux quatre coins du monde, ils font les délices des Belges et, de préférence, des Bruxellois: en effet, Hergé a largement puisé dans le dialecte bruxellois, savoureux mélange de flamand et de français, pour trouver les noms propres de personnages exotiques comme le cheikh Bab El Ehr, ce qui signifie avare en bruxellois. Tintin lui-même, dans lequel tous les jeunes Belges se sont un jour reconnus, s’inspirait de la tradition scoute: c’est en dessinant Totor, chef de la patrouille des Hannetons, qu’Hergé se fit la main, et l’autre soir, à la télévision, on vit de vieux Bruxellois se rappeler qu’un gamin impertinent, Georges Rémi, dessinait sans relâche l’aumônier et le chef de troupe de la paroisse Saint-Boniface à Bruxelles, et croquait tous ses professeurs de collège. Tintin, à peine plus âgé que les petits scouts qui, aujourd’hui, s’inventent d’éternelles aventures, (le scoutisme catholique ou neutre est resté très vivace en Belgique) était aussi «pur», aussi asexué que les héritiers de Baden-Powell.

Heureusement qu’il y a Milou: c’est tout le bon sens belge qui reparaît et lorsqu’il se trouve aux antipodes, chaque Belge pourrait faire siennes les réflexions du petit chien. Si le fait d’avoir fait ses débuts dans le monde catholique et assez conservateur de l’époque qui flirta avec le rexiste Léon Degrelle [du Front populaire Rex, mouvement politique d’extrême droite, nationaliste et anti-bolchevique] valut à Hergé quelques critiques à la fin de la guerre, ces rancunes s’estompèrent avec le temps, et même les Belges durent admettre que Tintin et son créateur étaient universels. […] »

« Milou représente tout le bon sens belge, et lorsqu’il se trouve aux antipodes, chaque Belge pourrait faire siennes les réflexions du petit chien »