Bandes dessinées

Tintin dans le temple obscur de la création

«Hergé. La Malédiction de Rascar Capac» analyse case par case la genèse des «7 Boules de cristal» et le rapport que l’album entretient avec l’époque dont il est issu. Passionnant

Tintin et le temple obscur de la création

«Hergé. La Malédiction de Rascar Capac» analyse case par case la genèse des «7 Boules de cristal» et le rapport que l’album entretient avec son époque. Passionnant

Depuis sept décennies, le pire cauchemar des enfants de Belgique et du monde est Rascar Capac, Celui-qui-déchaîne-le-feu-du-ciel, celui qui attire la vengeance des Incas sur les profanateurs de sépulture. Retournée à la cendre pendant un orage, la momie royale revient hanter les rêves des habitants de la maison du professeur Bergamotte pour que s’accomplisse l’implacable vengeance de l’Inca.

Brillant tintinologue, Philippe Goddin consacre une étude élégante et passionnante à l’album qui met en scène la goule terrifiante, Les 7 Boules de cristal. En format italien, Hergé. La Malédiction de Rascar Capac T1 propose sur la page de droite les 156 strips qui constituent la première version du récit, tel qu’il a été publié dans Le Soir, du 16 décembre 1943 au 3 septembre 1944, date à laquelle les Alliés entrent dans Bruxelles et le quotidien collaborationniste cesse de paraître. Sur la page de gauche, la glose, richement illustrée.

Case par case, l’exégète décortique le travail d’Hergé, les mécanismes de son inspiration, ses sources de documentation, ses bévues et ses repentirs. Il démontre comment l’Amérique latine s’invite dans l’univers de Tintin, ce que le fétiche arumbaya de L’Oreille cassée doit à une statuette péruvienne, un «porteur d’offrande», récemment acquise par les Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles.

Hergé envoie son collaborateur et ami Edgar P. Jacobs à la bibliothèque décalquer des masques funéraires et des poteries incas dans des ouvrages ethnographiques. Les mystères de L’Epouse du soleil, de Gaston Leroux, influencent le scénario. Des idées sont puisées dans Pérou et Bolivie, de Charles Wiener (1880), un récit de voyage non exempt d’erreurs archéologiques – il n’y a jamais eu d’inscriptions funéraires sur les tombeaux incas, car cette civilisation ignorait l’écriture…

Rien n’échappe à la sagacité de Goddin. Il repère le canapé Louis XV dont Haddock a fait l’acquisition et situe sa source dans Le Larousse pour tous d’Hergé. Il reproduit l’Histoire sans paroles, publiée dans Le Blé qui lève, à laquelle peut se référer une maladresse acrobatique de Nestor. Il épingle des erreurs, souvent corrigées par Hergé lors de la publication en album, comme cet Attacus Atlas hautement fantaisiste, devenu un simple «Coléoptère capturé à Java» dans la version définitive.

Lors de sa première apparition, Rascar Capac, la mauvaise conscience du monde occidental, est chauve. Il acquiert progressivement sa crinière corbeau, cette touche d’androgynie qui ajoute du malaise au spectre, tandis que ses parures évoluent.

Soulignant le travail d’affinement qui élève le feuilleton à la dignité du chef-d’œuvre, Goddin relève de petits détails aux implications psychologiques et symboliques étonnantes, tel ce blason au poisson couronné apparu sur le linteau de Moulinsart. Allusion au Dauphin de France? Les trois nageoires de l’animal ne renverraient-elles pas plutôt à l’églefin, cette petite morue qui, fumée, prend le nom de «haddock»?

En 1939, Hergé interrompt la création de Tintin au pays de l’or noir, un album qui commence dans une ambiance lourde de préparatifs de guerre. Il ne le terminera que dix ans plus tard et profondément remanié. Soucieux d’épargner à ses jeunes lecteurs les affres d’un conflit qu’ils vivent au quotidien, le dessinateur se consacre à des thèmes détachés de l’actualité: l’aérolithe de L’Etoile mystérieuse, la chasse au trésor du diptyque Secret de La Licorne/Trésor de Rackham le Rouge.

Les 7 Boules de cristal s’inscrit aussi dans une temporalité pacifiée parallèle. En septembre 44, lorsque Tintin et Haddock arrivent paisiblement à Saint-Nazaire, le port breton, massivement bombardé par les Alliés, n’est en réalité plus qu’un tas de gravats.

Philippe Goddin relève d’autres signes plus ténus de cette uchronie. Par exemple Haddock roulant de nuit, phares allumés dans la ville aux vitrines éclairées: des émissions lumineuses impensables pendant le black-out.

Pourtant, Hergé a beau gauchir la réalité, elle s’incruste. Des détails la trahissent. Ainsi la Castafiore chante «L’air des bijoux» au music-hall, entre un lanceur de couteaux et un duo de clowns: les temps sont durs, les divas courent le cachet… Pourquoi le jardin de Bergamotte recèle-t-il un piège à loups? Pourquoi le capitaine Haddock a-t-il un Browning sur lui? Les fauves qui rôdent hors champ portent assurément l’uniforme allemand…

L’étude de Goddin démontre une nouvelle fois l’insondable grandeur de l’œuvre d’Hergé. Et fait tintinabuler nos âmes d’enfants à jamais émerveillés par les aventures du petit reporter.

Hergé. La Malédiction de Rascar Capac T1: Le mystère des boules de cristal, recherches et commentaires de Philippe Goddin, Casterman, 136 p.

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