Livres

Tirage limité: vingt-six artistes dialoguent avec un auteur

La cinquième édition de l’exposition de livres d’artiste à voir, feuilleter et toucher se tient à Morges, au Musée Alexis Forel

La Suisse romande possède un nombre étonnant de petites maisons d’édition indépendantes qui publient, pour un minuscule marché de collectionneurs, des livres d’artiste. Ces ouvrages empruntent toutes les formes imaginables, dans une grande liberté, et s’apparentent parfois à des sculptures. Ils n’existent souvent qu’à un seul exemplaire ou en «tirage limité». C’est justement le titre que la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (BCU) donne à la manifestation qui présente tous les trois ans la production locale, jusqu’ici dans le grand hall du Palais de Rumine, mais cette année au Musée Alexis Forel, à Morges.

Alors que ce week-end Le Livre sur les quais fait vibrer toute la ville pour le livre et la lecture, on trouvera, dans ce beau cadre, les travaux d’une trentaine de créateurs à regarder et à feuilleter, en présence d’artistes et d’éditeurs. Comme écrit Ramuz, cité en exergue: «C’est un livre, je vais vous dire / qui se lit tout seul, il se lit pour vous / on n’a qu’à l’ouvrir on sait tout.»

Au sujet du Livre sur les quais: Les écrivains, scénaristes de demain?

Pour cette cinquième édition, la BCU publie une «intervention gravée» de Pierre Schopfer sur un texte de Julie Delaloye, aux Editions de la Sirène. Le graveur Raymond Meyer, si apprécié des artistes, proposera des démonstrations d’impression en taille douce. En invité étranger, c’est l’atelier Vis-à-Vis de Marseille qui présente son travail, qui est à la fois de recherche en arts visuels, d’édition – plus de 160 titres parus –, de conservatoire du livre, et qui a créé en 2000 un centre international du livre d’artiste, Book Project International.

Les écoles d’art romandes – ECAL, HEAD, ECAV – sont aussi partie prenante car, comme le souligne Silvio Corsini, responsable de la collection de livres précieux de la BCU, après une éclipse, l’intérêt pour le livre d’artiste connaît un regain dans les hautes écoles. Même une classe du Gymnase de Morges participe à la manifestation.

Tableaux poétiques

La BCU a également lancé un prix en deux temps. D’abord, un appel à textes a distingué La Visée, de Pierre Fankhauser, une suite de tableaux poétiques, offerte à l’imagination des artistes. L’auteur, romancier et traducteur de l’espagnol, a terminé la rédaction de cette œuvre dans l’avion qui le ramenait d’Argentine où il a vécu longtemps et où il se rend souvent. Au tracé des lignes aériennes d’aujourd’hui, il répond par un souvenir ancien, une épreuve pour devenir chef de patrouille chez les scouts! Dans la nuit, quand tous les repères sont brouillés, il faut suivre la ligne de visée, «vérifier l’angle inscrit sur le papier chiffonné», discerner sous les pas la qualité du sol, trouver un point reconnaissable et ne jamais le perdre. Déceler les odeurs, décrypter les sons, dans un monde d’obscurité trouée de lumières indécidables: «La nuit / Le paysage / Il faut y entrer / Ne faire plus qu’un / C’est alors que la trajectoire peut se déployer.» On peut y voir, avec Silvio Corsini, une métaphore de l’écriture qui, elle aussi, erre dans l’incertitude avant de trouver son Orient.

Les vers libres de La Visée fourmillent d’indications visuelles, même brouillées par le noir. Les artistes ne s’y sont pas trompés: vingt-six ont répondu à l’appel de la BCU: donner à ce texte une expression visuelle. Le gagnant pourra produire jusqu’à dix exemplaires de sa maquette à concurrence de 5000 francs. Ces maquettes, on peut les voir sur le site de la BCU, accompagnées des commentaires des artistes. Mais surtout, à Morges, il est possible de les toucher, d’en mesurer l’inventivité, le caractère ludique, allusif, d’échanger avec les artistes présents et avec l’auteur.

«Ils ont tous magnifiquement joué le jeu», se réjouit Silvio Corsini, et pour Pierre Fankhauser, cette expérience était «libératoire». On trouve des cartes, des leporellos, des rouleaux, des œuvres graphiques ou plus picturales ou plastiques. Parmi d’autres, le travail de Silvana Solivella oscille entre le minéral et le végétal; Chantal Quéhen réinterprète le rouleau de Sur la route de Kerouac; Thierry Bourquin donne vie au chiffon de papier du viseur, «le froissé à l’état pur»! Qui sera le gagnant? Réponse samedi à 18h.


Tirage limité, Musée Alexis Forel, Morges, samedi 7 et dimanche 8 septembre de 11h à 18h. Entrée libre. «Livres d’artiste, histoires sans paroles?»: table ronde, samedi à 11h.

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