Les prix décernés par les jurys populaires - sur le modèle du Prix du livre Inter - ont la cote. Les jurés sont des lecteurs comme tout le monde, imperméables aux enjeux commerciaux qui entachent les jurys professionnels. Le public leur fait confiance: les lauréats du Prix des auditeurs de la RSR le savent bien.

En 2004, la TSR a lancé à son tour le sien, dans le cadre de l'émission de Florence Heiniger, Sang d'encre. En 2005, c'est le Haïtien Lyonel Trouillot qui l'a reçu. Cette année, le choix s'est porté sur un livre pour adolescents, La Charme, de Jean-François Chabas. Et sur Le Tiroir à cheveux d'Emmanuelle Pagano. La cérémonie de remise aura lieu ce soir à 19 h sur le stand de la TSR, en présence d'Azouz Begag, le sociologue et romancier, aujourd'hui ministre de l'égalité des chances au sein du gouvernement français.

Gamme de sentiments riche

Des chances, elle n'en a pas eu beaucoup, la fille de gendarme qui cache une mèche nouée d'un ruban bleu dans son «tiroir à cheveux». L'héroïne du beau roman d'Emmanuelle Pagano est une petite coiffeuse de rien du tout. A peine si elle a le droit de faire les shampoings, de «coiffer les solitudes». A 15 ans, elle a eu un premier enfant, «gâché» parce qu'elle a caché sa grossesse par désarroi. La grand-mère élève en partie ce garçon qui crie, se débat et bave dans de grandes angoisses, pour que la jeune mère puisse travailler un peu et s'occuper de l'autre enfant, le petit, joyeux et turbulent. L'aîné ira-t-il finir ses jours comptés dans une institution? La raison le voudrait, mais une révolte au fond de la jeune mère gronde à cette idée. Aura-t-elle l'énergie de suivre son instinct? La fin est ouverte.

Avec ce rude matériau, Emmanuelle Pagano a réussi un roman en rien misérabiliste. «Je n'arrivais pas à faire passer la psychologie dans les dialogues. Mes tentatives cassaient l'écriture», regrette-t-elle. Elle a choisi de traduire les sentiments à travers les gestes, par le corps. Et c'est parfaitement réussi: avec son vocabulaire restreint, ses phrases brèves, son héroïne fait passer une gamme très riche de sentiments. L'accablement qui l'endort au chevet de son enfant opaque; le toucher délicieux du petit; le plaisir d'une cigarette sur le balcon la nuit; l'emprisonnement dans les commérages de village; le fossé qui la sépare des autres - le chœur des femmes de gendarme, le père.

«Tout est vrai», dit la romancière, qui a elle-même grandi dans une gendarmerie. Mais ce tout est redistribué, retravaillé: Emmanuelle Pagano a su trouver une vraie langue pour une héroïne sans langage. A l'université, elle a travaillé sur le cinéma, les films de Pasolini et de Leos Carax. Elle, qui enseigne les arts visuels aux lycéens, en a gardé une sensibilité vive aux images.

Le Prix TSR est remis ce soir à 19 h sur le stand de la TSR au Salon du livre à Palexpo. Diffusion dans «Sang d'encre» (TSR2) le 30 à 21h35.