La liberté est une aventure douce et âpre. Goûter à sa volupté sans faire l’épreuve du doute, de la solitude, et du feu, est une illusion. Limpide et sans appel, la leçon éclaire notre parcours depuis toujours par la voix du conte ou de la mythologie. En ce mois de mars, elle résonne de fort belle manière sur la scène du Théâtre des marionnettes, avec la dernière création de Guy Jutard, le directeur des lieux. L’Echappée belle, c’est la conquête d’une liberté rêvée mais aussi, et surtout, un questionnement sur le sens de cette quête.

Ici, le tâtonnement s’éprouve au fil d’un récit initiatique très construit, par la grâce de marionnettes à fils manipulées à vue, et le talent de Claude Vuillemin – récitant captivant qui prête également sa voix à tous les personnages. Inspirée du mythe d’Icare et du fil d’Ariane, cette échappée recèle des images fortes et révèle des mouvements intérieurs subtils.

Dans son désir d’émancipation, l’homme a toujours regardé du côté du ciel. Le héros de Guy Jutard va aussi connaître cette tentation – quitter la terre ferme pour s’éprouver toujours plus haut, quitte à pactiser avec le diable et à s’égarer. Ainsi, le labyrinthe où il entame son périple ne s’enracine pas sur le plateau. Il est suspendu, flottant entre ciel et terre. Un choix qui préfigure la dimension dans laquelle l’aventure va se déployer, oscillant entre grandeur et décadence. Alors, quand le labyrinthe disparaît physiquement, c’est pour mieux donner à voir l’épaisseur des épreuves, autant de tableaux qui se succèdent, comme en apesanteur.

Ainsi, ce duel avec un monstre des marécages où le héros armé de son seul courage avance sur des échasses. Plus loin, l’équilibriste flotte aux côtés d’une dulcinée dans un halo de lumière. Un pas de deux qui a le goût de l’éternité, avant que le serment des corps et des cœurs ne soit rompu. L’épreuve de l’amour est d’une beauté et d’une simplicité saisissantes. En à peine quelques mouvements, les marionnettistes à la manœuvre ont esquissé la naissance d’une rencontre, son apogée et son déclin. Liviu Berehoï, Martine Corbat et Daniel Hernandez, perchés au-dessus de la scène, se confondent parfois avec des démiurges en tirant leurs ficelles. Par leur présence même, ils nourrissent cette interrogation: qui dirige le cours de notre destinée?

Les forces à l’œuvre avancent souvent masquées. Ici, elles sont figurées par un diable rouge jouisseur et une mort raide et squelettique. Ce vieux couple d’inséparables se dispute sur le mode comique. «Communiste!», «anorexique!» Le héros tiraillé tressaille avant de poursuivre son chemin. Et de se fondre dans une constellation de visages descendus du ciel. Et si la liberté avait le goût des retrouvailles?

L’Echappée belle, TMG, rue Rodo 3, Genève, jusqu’au 26 mars. Dès 7 ans. Loc. 022 807 31 07. 1h.