Cela faisait longtemps qu’un film d’auteur français n’avait pas suscité de telles attentes. A tel point qu’il a fait l’objet d’une campagne marketing savamment étudiée, avec notamment des interviews distillées au compte-gouttes et une sortie ce mercredi au lendemain d’une première mondiale au Festival de Cannes précédée de nombreuses rumeurs. Et d’une certitude vite énoncée: le film divisera, personne ne se contentera d’un simple «c’est intéressant». Titane aura ses adorateurs ébahis et ses contempteurs courroucés.

En 2016, Julia Ducournau faisait irruption avec Grave, présenté à Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique et qui immédiatement fera le buzz, avec à la clé, un an plus tard, six nominations aux Césars. Mélange de drame psychologique, de récit d’apprentissage et de cinéma de genre, la jeune réalisatrice y racontait l’histoire d’une étudiante vétérinaire végétarienne, se découvrant une appétence soudaine pour la viande animale… et même humaine! Se réclamant plus de Cronenberg que de Rohmer, la Parisienne faisait preuve d’une audace rare, d’autant plus pour un premier film.

La femme qui aimait les voitures

Cinq ans plus tard, voici donc Titane. Julia Ducournau, comme pour affirmer une réappropriation du regard masculin, ce fameux male gaze qui a trop longtemps dominé les pratiques artistiques, commence par filmer de grosses bagnoles tunées sur lesquelles se déhanchent des danseuses vulgairement aguicheuses. Alexia (Agathe Rousselle, qui donnera beaucoup de sa personne tout au long du film) fait sensation, tous les mecs libidineux qui traînent dans cette convention organisée dans un hangar glauque veulent son autographe.

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Un de ceux-ci se fera en fin de soirée plus entreprenant: Alexia dégaine la baguette qui maintient son chignon et la lui plante dans la tempe. Elle retourne ensuite dans le hangar et fait l’amour avec une grosse voiture. Car depuis l’enfance, elle aime beaucoup les voitures. Même un grave accident qui lui a valu une plaque en titane vissée dans le crâne n’a rien changé.

L’homme qui recherchait son fils

Dans les vingt minutes suivantes, Alexia trucidera encore pas mal de monde, dont ses parents, car il ne faudrait pas que les meurtres en série restent l’apanage des seuls hommes. Enfin, elle rencontre Vincent (Vincent Lindon, content de casser son image mais pas toujours à l’aise), permettant alors au film de respecter les quelques lignes du pitch qu’on peut lire un peu partout: un père retrouve son fils, disparu depuis dix ans. Ce fils, c’est donc Alexia, se coupant les cheveux et martyrisant son corps afin de cacher ses rondeurs, notamment son ventre qui grossit. Car vu qu’elle a fait l’amour à une belle voiture, elle est enceinte.

Visiblement consciente de son talent puisque tout le monde, même Hollywood, a été subjugué par la puissance destructrice de Grave, Julia Ducournau a décidé de passer la vitesse supérieure. Problème, le résultat suinte la vaine prétention, comme du corps d’Alexia dégouline de l’huile de moteur. Le spectateur se voit en outre régulièrement forcé de détourner le regard, ce qui est une conception du cinéma discutable. Là où Grave était traversé par un vrai regard sociologique, Titane s’avère être un acte stérile de pure provocation. On est très loin du trouble eschatologique provoqué par le cinéma de Cronenberg. Le dernier plan du film montre un Vincent murmurant: «Je suis là…» Et nous de se demander pourquoi on est encore dans la salle.


Titane, de Julia Ducournau (France, 2021), avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon, Laïs Salameh, Garance Marillier, 1h48.