C’est l’histoire d’un homme ruiné par un projet pharaonique; l’histoire d’un film dont le tournage, semé d’embûches, aura duré trois ans; l’histoire d’un cinéaste perfectionniste qui a été dévoré par son décor: une ville entièrement reconstituée sur un terrain vague, où même les feux rouges marchaient comme dans la vraie vie. Le film existe. Il a failli disparaître. Il est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre, un des films français les plus ambitieux, atypiques et admirés dans le monde. On peut, sans exagérer, avancer que la difficulté à mener à bien son projet a détruit son auteur qui, faute de moyens – il a dû vendre sa maison et les droits de ses œuvres précédentes – ne tournera presque plus. Ce film, c’est Playtime de Jacques Tati.

Le 9 octobre 1965, quand il parle de son projet au journaliste de la Gazette de Lausanne , l’auteur de Mon Oncle ne sait rien encore des misères qui l’attendent; il est immergé, se débat avec ses créanciers, défend son film, la nécessité de ses décors, mais c’est un homme fatigué qui s’exprime, un ancien sportif qui a arrêté de fumer parce «qu’un acteur comique se doit d’être en bonne santé». Tati se rend sur le plateau comme on va à la guerre.

En ce mois d’octobre 1965, il dit son découragement et pleure qu’on l’abandonne. «Les gens n’aiment pas qu’on fasse un métier par amour. Je crois qu’il faudrait, de nos jours, défendre le cinéma d’auteur afin de permettre à une nouvelle génération de cinéastes de s’exprimer.»

Le cinéma d’auteur, justement, explose en ce début des années soixante. Il est incarné par les critiques des Cahiers du Cinéma – Chabrol, Truffaut, Rohmer, Rivette, Godard – et leurs amis issus du court-métrage comme Resnais, Varda, Chris Marker, Rozier ou Eustache. Leur mode opératoire est à l’opposé de celui du Tati de Playtime : budgets réduits, tournages rapides, et souvent en extérieur, désinvolture ostentatoire à l’égard de la technique, raccords non conformes et scénario qui s’écrit au jour le jour.

Aux yeux des jeunes auteurs, le Tati de Playtime a perdu la grâce. En se voulant ingénieur plutôt que bricoleur, démiurge plutôt que flâneur inspiré, il a renoncé à cet esprit de pauvreté que la Nouvelle Vague appelait de ses vœux. Tati n’aura pas la reconnaissance qu’il pouvait espérer de la jeune génération.

Il ne l’aura pas non plus de la critique classique, celle qui aime la qualité française. Où est passé le Tati de Jour de Fête , cet hymne à la France rurale? Quel est ce nouveau Hulot qui lorgne du côté de l’Amérique, qui parle franglais dans des dialogues à peine audibles et dont l’humour repose sur le geste et la géométrie?

Le public, quant à lui, reste déconcerté face à ce burlesque si subtil qu’une seconde vision est souvent nécessaire pour en saisir les effets. Tati misait sur les Etats-Unis pour se refaire. Le film n’y sera pas distribué. Il n’y a guère que Georges Pompidou, alors premier ministre et homme amoureux de la modernité, pour croire aux chances de ce Metropolis hexagonal. Il interviendra personnellement pour permettre un prêt du Crédit Lyonnais au cinéaste surendetté.

Tous les artistes portent leur malédiction. Celle de Jacques Tati aura été de vouloir dominer cette technologie qui accable ses personnages et dont il s’est toujours méfié. De se vouloir plus fort qu’elle. Par orgueil, il a perdu la partie de son vivant. Par son génie, il l’a gagnée pour la postérité. Playtime est indépassable.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève ou du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au hasard.

Il n’y a guère que Pompidou, alors premier ministre, pour croire au succès de ce «Metropolis» burlesque