Titeuf, l’oriflamme en berne ou les aléas de la puberté

Bande dessinée Dans «Bienvenue en adolescence», quatorzième album de Titeuf, Zep en fait baver à son personnage

Le dessinateur s’apprête aussi à inaugurer une superbe fresque murale à Lausanne

Bien sûr le titre, Bienvenue en adolescence, annonce la couleur. Mais quand même! Ce grand haricot mou dressant sa silhouette au-dessus d’une mêlée de bambins, de moutards, de bizuts et de lardons… Derrière l’acné et sous la mèche, on souffre de reconnaître Titeuf! Oh non, pas lui! L’Enfant éternel ne peut être rattrapé par le temps qui ruine les empires et change les beaux blonds enfants en mollusques pustuleux.

Le contenu de l’album est plus traumatisant encore. L’autre jour, Nadia, l’éternelle fiancée de Titeuf, et Ramatou, la fille chocolat qu’il a rencontrée dans A la folie! sont entrées en conflit. Chacune revendique l’amour exclusif du blondin. Ramatou a chopé Titeuf par les pieds, Nadia par les cheveux, elles ont tiré chacune de son côté et ce qui devait arriver est arrivé: Prak! la mèche de Titeuf a cédé. Nadia s’est retrouvée par terre avec dans la main un machin jaune gai comme la queue d’un renard crevé…

Titeuf sans sa mèche, cette protubérance solaire qui a révolutionné la bande dessinée, c’est comme une moisson sans épi, une licorne redevenue canasson, Genève sans son jet d’eau… Accusé de cruauté envers les enfants, Zep se marre, concède pour ceux qui auraient oublié leur dictionnaire des symboles que «c’est assez freudien» – d’autant plus que la scène du scalp se déroule au musée, dans l’aile des marbres antiques et que les siècles n’ont pas épargné la virilité des athlètes de marbre.

Comme toujours lorsqu’il commence un album, le dessinateur note des gags «souvent assez cruels, mais avec de la tendresse». En l’occurrence, Titeuf perd son «attribut identitaire». Et lui qui veut tant grandir se retrouve plus petit, diminué d’un tiers de sa taille…

Dans le cadre de la bande dessinée humoristique, porter atteinte à l’intégrité d’un personnage relève de l’hérésie. Jamais Hergé n’aurait touché à la houppette de Tintin. «Il n’en serait pas resté grand-chose, bougonne Zep. Mais c’est amusant de jouer avec un personnage connu. Il faut respecter les codes, les tordre aussi». Seul Franquin a osé enfreindre l’interdit: Fantasio a la boule à zéro après sa zorglhommisation (Z comme Zorglub) et Gaston se retrouve dégarni après une expérience publicitaire. Quant à Titeuf, il se balade à travers tout l’album coiffé d’un bonnet bleu à pompon.

Par-delà le gag graphique, la mutilation recouvre des préoccupations métaphysiques. Zep n’a pas envie de faire vieillir Titeuf, mais le personnage «se construit autour d’un certain nombre d’expériences, même s’il n’en tire pas grande sagesse. Je suis donc obligé de le confronter à la puberté. Depuis vingt-deux ans que je le dessine, il n’est plus exactement le même. La chronologie avance. Je dois m’arranger avec ce temps qui passe sans passer.» Lorsque Gaston soulève son bonnet, on voit repousser ses tifs, «ça fait du bien». Ainsi la mèche de Titeuf renaît, comme le blé germe au printemps.

L’arrivée de Ramatou en 2012 a mis fin au cycle des baffes que Nadia flanquait à Titeuf. Il s’en mange quand même une à la page 7, car «on échappe pas à son destin». Il faut dire que le candide avait proposé aux deux rivales de l’aimer à mi-temps, or les filles n’aiment pas le job-sharing… Ramatou lui enjoint de «grandir un peu». Et voilà le marmouset chauve qui se prend à rêver de trois poils au menton, cherche des patchs de testostérone à la pharmacie et calque sa dégaine sur celle des ados glandant devant le lycée. Les choses se compliquent encore lorsqu’une troisième fille, la terrible Camille, dit Camillator, surgit du passé lointain de Titeuf (la crèche)…

Deuxième récit complet, après Nadia se marie, un format qui permet d’échapper à la rythmique du gag, d’approfondir les thèmes, de ménager des moments plus lents (une demi-page blanche pour exprimer la flèche qui a percé le cœur de Manu), Bienvenue en adolescence atteste d’une évolution graphique dans la continuité. L’expérience du réalisme conduite avec Une Histoire d’hommes a-t-elle laissé des traces? La lèvre supérieure de Titeuf proémine un peu moins, non? Zep minimise: «Au rythme où je me dirige vers le réalisme, il faudra quelques décennies avant que Titeuf ne ressemble à Michel Vaillant.»

L’auteur teste des astuces graphiques, comme la perspective hiérarchique (Titeuf minuscule entre les deux furies) ou une forme de symbolisme de manga (Titeuf bleuté, tracé d’un trait rudimentaire, fuyant les engueulades). «Le manga développe des codes très stricts. On peut acheter des manuels. J’aime bien l’idée de jouer avec la représentation des personnages pour exprimer leurs émotions. Le Concombre masqué y recourt: il change de taille, perd ses bras, devient plus réaliste, se couvre de hachures… Au début, je le faisais de façon plus décorative que narrative.»

Jadis, Zep peinait à dessiner des arbres. Ils ressemblaient à des sortes de «squelettes couverts de purée verdâtre», disait-il. A force d’observation, il est devenu un maître en la matière. Il vient de planter un arbre de quinze mètres de haut, à Lausanne, sur une paroi du Rôtillon, en contrebas du pont Bessières. Cette fresque urbaine sera inaugurée le 3 septembre. Sur le plancher brun des vaches, Manu, Nadia, Ramatou, François et les autres regardent en l’air. Le tronc s’élève, massif, tortueux. Perché à la cime, Titeuf trône au-dessus de la marmaille. Enfant à jamais, il a les yeux tournés vers l’azur, sa banane dardée vers le soleil. Il illumine le quartier.

Titeuf 14 – «Bienvenue en adolescence», de Zep. Glénat, 48 p.

«C’est amusant de jouer avec un personnage connu. Il faut respecter les codes, les tordre aussi»