La pesanteur vous exaspère? Vous vous rêvez plume ailée, nuage poudreux, solstice d’été? Alors courez au TKM, à Renens, voir L’Homme de plein vent, ce duo métaphysique pour tuyaux rouillés, crochet rebelle et ciel agité. A la manœuvre, le poète de la matière Pierre Meunier. Qui, dans la foulée de ce spectacle né il y a vingt ans, a ensuite tutoyé les ressorts, les pierres et la vase avec ce même mélange de fantaisie et de profondeur. Dans cette pochade révolutionnaire, il partage la scène avec Hervé Pierre, fameux acteur-conteur de la Comédie-Française. Qui s’illustre ici dans le rôle de Kutsch, amoureux des poids et kilos, tel un Sancho Panza pragmatique face au quichottien Leopold Von Fligenstein, dont la seule ambition est de s’échapper par le haut. Un régal.

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L’un, le terre-à-terre, a fait serment de pesanteur et chérit son kilogramme comme une idole sacrée. L’autre, le romantique, considère l’attraction comme un fléau et veut créer des «volhommes», êtres libres de toute gravité. Mais tous deux bataillent gaillardement avec la matière. La scène du TKM est transformée en chantier poétique, où les deux alchimistes se confrontent sans trêve à des ressorts rebelles, des gouttières imposantes, une boule de métal dansante ou encore un matelas de treillis bondissant. Sans oublier la bâche, magnifique ciel agité qui sert de toile de fond à ces géniales évolutions.

Kaspar, un ressort à dresser

Tout commence dans les hauteurs. Deux hommes perchés boivent des gouttes d’air et discutent gravitation. Fligenstein est convaincu que l’homme peut s’affranchir de ce poids fatal quand Kutsch dit son amour pour le lourd. Lorsque le duo se pose au sol, une symphonie de métal retentit. C’est le ballet des gouttières qui, grâce à l’homme de l’ombre, crachent des projectiles qu’il s’agit de réceptionner, sinon, c’est l’assommoir assuré. Plus tard, on assiste, médusé, au dressage de Kaspar, un ressort géant qui mange des boulons et fend l’air de ses volutes d’acier. Alors, on a déjà savouré ce moment magique où une boule de métal accrochée à une tige souple danse en solitaire sur un lied allemand avant d’offrir à Fligenstein un pas de deux aérien. Et que dire de ce crochet menaçant qui vole au-dessus des deux compères et suggère à Kutsch le conte du «grutier et de sa fille» qui en dit long sur la brièveté de la vie…

Les portes de l’imaginaire

L’Homme de plein vent n’a pas pris une ride en vingt ans. Au contraire, face aux diverses paniques qui saisissent l’opinion, il semble de plus en plus nécessaire de prendre de la hauteur, de poétiser sa vision et de ne pas céder aux autoroutes de l’émotion. Ces deux-là ont ce pouvoir: faire parler la matière et ouvrir de vastes portes à l’imaginaire.


L’Homme de plein vent, jusqu’au 14 février, TKM-Théâtre Kléber-Méleau, Renens.