Opéra

Tobias Richter change de Flûte

A trois semaines de la première, le directeur du Grand Théâtre annule la nouvelle production de la «Flûte enchantée» et la remplace par un spectacle créé à Bonn il y a vingt ans

C’est du jamais vu. Un communiqué de presse vient d’annoncer ce mardi l’annulation «pour des raisons artistiques», de La Flûte enchantée prévue dès le 23 décembre pour les fêtes de fin d’année. Le Singspiel de Mozart restera à l’affiche, mais dans une mise en scène et des décors qui datent de 1996. Jürgen Rose (décors et costumes aussi) sera aux commandes de cette Flûte de remplacement qui fit les belles heures de l’Opéra de Bonn il y a vingt ans.

Le directeur du Grand Théâtre, Tobias Richter, a donc décidé, à trois semaines seulement de la première, d’écarter le metteur en scène Daniel Kramer (auquel on doit un formidable Punch and Judy au BFM en avril 2011) au profit de Jürgen Rose (dont les décors du dernier Ring de Wagner ont marqué la scène de la place Neuve). Un fait unique à Genève, comme sur d’autres scènes internationales, dans des délais si courts.

Il arrive en effet que des changements soient demandés (Aix-en-Provence cet été par exemple, dans l’Enlèvement au sérail, avec notamment un drapeau de Daech enlevé) ou des productions annoncées problématiques (extrait de film pornographique dans Lulu en février 2010 ou sexe érigé d’un hardeur dans Tannhaüser en 2005, deux spectacles d’Olivier Py au Grand Théâtre). Des productions annulées à la dernière minute, c’est rarissime.

Projet et résultat incompatibles

Pour Tobias Richter, il s’agit pourtant d’une évidence. «Au fur et à mesure du processus des répétitions, je me suis rendu compte que le projet que j’avais demandé à David Kramer, et que j’avais initialement accepté dans l’esprit d’un spectacle de fin d’année, ne correspondait pas aux exigences et aux particularités de La Flûte enchantée. Le projet initial a trop changé. Je ne pouvais pas proposer au public un spectacle inadapté.»

La réflexion peut surprendre, sachant que toute production, commandée plusieurs années à l’avance, est présentée très en amont, maquettes à l’appui et projet travaillé en équipe. Il est donc difficile d’être surpris à l’improviste par un spectacle élaboré d’entente. «Vous savez très bien qu’entre un concept et sa réalisation il y a de grandes différences, rappelle le directeur de l’Opéra. Or entre l’idée d’origine et le résultat, la différence était dans ce cas-là trop importante. J’estime que la proposition de David Kramer n’était pas présentable sur la scène du Grand Théâtre.»

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Sur quels sujets? Sexe, violence?  «Je ne peux pas dresser une liste des choses qui ne vont pas. Il s’agit d’un tout. Simplement, ça ne fonctionne pas. Mais je trouve que Papageno en boucher, par exemple, ou des passages où la musique, le texte et la représentation scénique ne sont pas en accord, ce n’est pas possible. J’ai annoncé La Flûte enchantée. Le public a le droit d’assister à une production qui réponde aux spécificités de l’ouvrage de Mozart.» Une forme de censure? «Non. Cela ne correspond juste pas au spectacle family friendly dont nous avions parlé. Il n’y a pas de conflit. Nous allons essayer de trouver une issue qui nous permette de travailler ensemble sur d’autres projets.»

Ce qui veut dire que certaines parties du décor seront probablement réutilisées sur d’autres spectacles, en accord avec le décorateur Giles Cadle. «Il n’y a pas de droits de suite puisque le décor ne sera pas utilisé dans sa totalité», précise Tobias Richter.

Des solutions de remplacement

Le public risque d’être désarçonné, voire découragé par un changement si brutal. Certains abonnés ou d’autres spectateurs ayant acheté leur place isolément pourraient demander à être remboursés. «Je n’ai pas de souci avec ça, déclare Tobias Richter. Au pire, nous trouverons des arrangements. Et je compte sur le bouche-à-oreille, car cette production, qui n’a jamais voyagé, a été un immense succès à Bonn qui nous dépanne formidablement en nous louant ce spectacle.» Au niveau des coûts engendrés par ce subit changement de cap, le directeur pense qu’il arrivera à équilibrer les dépenses déjà engagées et celles pas encore réalisées. «J’espère beaucoup rester dans les frais artistiques prévus et pouvoir régler la location de la production de Bonn avec ce qui n’a pas encore été dépensé.» Donner plus de détails s’avère prématuré pour Tobias Richter.

Les chanteurs, et le chef d’orchestre Gergely Madaras, restent inchangés puisque la partition, elle, ne change pas… Il n’empêche que l’énergie et le travail engagés depuis deux semaines et demie tombent à l’eau. «Evidemment, c’est une déception pour les chanteurs et les équipes qui se sont mobilisés sur le spectacle initial. Mais le seul but qui nous intéresse est que la Flûte ait lieu, et qu’elle soit belle.» Pour la suite de cette affaire, la présidente de la fondation, Lorella Bertani, le magistrat chargé de la Culture et du sport, Sami Kanaan, et le metteur en scène David Kramer, injoignables, auront l’occasion de donner plus de détails ultérieurement.

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