Entretien 

Todd Haynes: «J’ai toujours préféré le passé au présent»

Le cinéaste américain raconte dans «Le Musée des merveilles» l’histoire de Rose et Ben, deux enfants sourds qui, à cinquante ans d’écart, cherchent à comprendre qui ils sont vraiment. Interview

L’écrivain américain Brian Selznick a inspiré à Martin Scorsese Hugo Cabret, un beau film sur l’enfance et le pouvoir de l’imaginaire. Cette année, un autre de ses romans se voit merveilleusement adapté: Le Musée des merveilles, qui raconte en parallèle le voyage à New York de Rose et Ben, deux enfants sourds en quête d’un parent absent. Todd Haynes s’empare de ce double récit se déroulant à cinquante ans d’écart, en 1927 et en 1977, pour signer un film d’une infinie sensibilité et proposant une formidable montée en puissance émotionnelle.

Le cinéaste américain a toujours apporté une attention particulière aux reconstitutions historiques, tout en soignant ses bandes-son. Ici, il se fait plaisir en opposant à un récit en noir et blanc, muet et porté par une partition tout en cordes mélancoliques, un segment seventies aux teintes brun-jaune et porté par un jouissif mélange de funk, jazz et rock. Le Musée des merveilles est un bouleversant conte initiatique qui transpire l’amour du cinéma et du romanesque.

Le Temps: Depuis vos premiers films, vous semblez intéressé par les marginaux, les exclus. Rose et Ben sont à part – comme pouvaient l’être les personnages de Poison, Loin du paradis ou Carol – qui cherchent à comprendre qui ils sont vraiment. Même quand vous vous inspiriez des figures de David Bowie et Bob Dylan pour Velvet Goldmine et I’m not There, vous en faisiez des marginaux…

Todd Haynes: Je suis globalement attiré par des personnages qui sont confrontés à l’exclusion sociale, à l’isolement, qui doivent franchir des obstacles. Ben et Rose se sentent tous deux rejetés au point de s’embarquer dans un périple qui leur permettra de savoir à quel monde ils appartiennent. Et comme ils effectuent, à cinquante ans d’écart, le même voyage à New York, et que leurs histoires s’entremêlent, le film s’articule autour d’un double mystère: il pose non seulement les questions que se posent les enfants – d’où je viens, où je vais? – mais aussi celles liées aux connexions possibles entre les deux histoires.

Vous semblez, à travers ce film, rendre hommage à l’enfance, cette période où tout semble possible, et également au pouvoir de l’imaginaire, qui peut aider à surmonter un handicap comme la surdité…

J’ai aimé, dans le roman de Brian Selznick, la façon dont Ben et Rose affrontent la perte et le rejet, de même que leur surdité, avec une sorte de courage et de détermination, sans chercher des excuses. Cela m’a fait réaliser à quel point les enfants ne sont pas sentimentaux par nature, mais l’objet de la sentimentalité des adultes. Leur surdité les rend paradoxalement moins dépendants, les propulse dans un monde avec moins d’attachements, tout en leur apportant un sens aiguisé de la perception.

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La plupart de vos films sont situés dans le passé. Pourquoi?

Je pense que j’ai toujours préféré le passé au présent. Dans la vie quotidienne, je suis obsédé par le suivi de l’état actuel du monde, mais pour moi, le passé a toujours su répondre à la situation difficile du présent; c’est ma principale source d’inspiration. Je ne suis pas partisan des conceptions progressistes de l’histoire, à savoir de l’idée que nos cultures deviennent invariablement plus éclairées et sophistiquées à mesure que nous avançons. C’est une vue qui flatte notre perception du monde dans lequel nous vivons, mais qui n’est pas sans risque.

La musique a toujours été une composante essentielle de votre cinéma. Dans Le Musée des merveilles, vous utilisez une formidable partition de Carter Burwell qui rend hommage au cinéma muet, de même que des morceaux des années 1970. La musique s’impose-t-elle à vous rapidement, vous aide-t-elle à écrire et à trouver le bon rythme ?

Il est rare que la musique – ou le son en général – joue un rôle aussi central dans un film contemporain. Comme Le Musée des merveilles parle de surdité, la musique et le son permettent aux spectateurs de comprendre la vie intérieure de Ben et Rose. Tous les éléments «non verbaux» ont de même un rôle primordial: les performances des acteurs, qui sont largement non parlantes, la photographie, le montage, le son… Certains morceaux que j’utilise dans le film, comme «Space Oddity» de Bowie, «Fox on the Run» de The Sweet et «Also Sprach Zarathustra» de Deodato, étaient déjà dans le script. C’était impossible d’imaginer les scènes de Ben marchant dans les rues de New York sans musique additionnelle, qui ajoute tellement à ces moments.


Le Musée des merveilles (Wonderstruck), de Todd Haynes (Etats-Unis, 2017), avec Julianne Moore, Michelle Williams, Oakes Fegley, Millicent Simmonds. 1h57.

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