Avec Der Freischütz, Olivier Py et son scénographe Pierre-André Weitz signent leur spectacle le plus économe. Le plus poétique aussi. La magie des images, l'usage de la lumière et des ombres pour éclairer les forces du Bien et du Mal, la dialectique subtile qu'ils installent entre Samiel, avatar du diable, et l'Ermite, représentant de l'Eglise, rendent à l'opéra de Weber toute son épaisseur.

Car dans la vision du metteur en scène, Der Freischütz n'est pas qu'une fable de chasseur qui a mal visé sa cible. Max, désespéré de devoir passer une épreuve de tir pour gagner la main de la douce et vertueuse Agathe, préfère pactiser avec les forces occultes plutôt que de se ridiculiser devant ses pairs. Aujourd'hui encore, on sourit à l'idée qu'il doit passer cette épreuve pour prouver sa virilité de bon mari. Or, Olivier Py voit dans la cible cet «œil éternel qui ne peut pas ciller», «le Logos contemplé des hautes cimes de l'inspiration». L'essentiel est de viser juste, et il le fait.

Certes, la grammaire d'Olivier Py et de Pierre-André Weitz n'est pas neuve. Mais chaque tableau est un miracle d'épure. De justesse dans le portrait des sentiments. Max (Nikolai Schukoff fougueux et fébrile) est cet être tiraillé par le doute. Il voudrait bien faire le fanfaron, mais la pression de remporter le concours de tir lui enlève tous les moyens. Sa fiancée Agathe (Ellie Dehn digne quoique fragile) pressent le mal qui rôde, mais elle s'accroche à l'espoir. A la croix.

Olivier Py cerne bien le jeu des forces en présence. D'emblée, Samiel, avatar du diable, et l'Ermite, lequel viendra sauver le couple Agathe-Max in extremis, entrent dans un face-à-face lourd d'ambiguïté (jusqu'au dernier tableau). Leurs silhouettes se détachent en ombres chinoises à l'avant-scène, et ces ombres prennent le dessus. Un carrousel se met à tourner, sur lequel les deux hommes posent l'un après l'autre, en alternance, des objets: cible, galaxie d'étoiles, lune, squelette à la faux, chien, cerf, oiseau fantastique. Ces ombres deviennent vivantes. Chimères d'enfant et aspirations d'adulte se livrent un combat sans merci.

Allusion au mythe de la caverne. Et ballet des danseurs, qui accompagnent l'initiation douloureuse de Max. Samiel (Jean Lorrain au physique sépulcral) a beau être maculé de sang, on se prend de sympathie pour ce tentateur venu éprouver la rectitude de Max. Rôdant autour de Max, il lui suffit d'approcher sa victime, au moment même où la musique s'obscurcit, pour le hanter à mort.

Entre retenue et élan, John Nelson orchestre des clairs-obscurs à la tête de l'OSR. Le ténor Nikolai Schukoff, à l'ardeur imparable, décoche ses aigus comme des lames (malgré des tensions en fin de soirée). Le Kaspar débonnaire et retors de Jaco Huijpen, le Kuno solide et sonore de Peter Wimberger, l'Agathe tout en pudeur et éloquence de l'Américaine Ellie Dehn, l'Ännchen espiègle et agile d'Olga Pasichnyk dont le timbre semble malgré tout petit pour le rôle, puis les chœurs bien en voix, achèvent de rendre ce Freischütz diablement attachant.

«Der Freischütz». Jusqu'au 7 nov. au Grand Théâtre de Genève. (Loc. 022/418 31 30). 2h50.