Il est gratuit et ouvert de jour comme de nuit à longueur d’année. En ligne, bien évidemment. Comment peut-il en être autrement pour le premier musée du monde entièrement consacré à Internet? Fondé par trois jeunes Hollandais, collaborateurs d’une agence de publicité renommée, The Big Internet Museum a ouvert ses portes virtuelles mi-décembre et défrayé la chronique avec 80 000 visiteurs au bout de sa première semaine d’existence et 40 tweets par minute sur son compte. «L’idée a surgi dans un embouteillage lorsque nous parlions du développement hyper-exponentiel des technologies actuelles qui affectent le Web. Probablement, nos enfants ne verront plus la barre de progression sur l’écran d’ordinateur… Nous en sommes venus à l’idée de préserver cette mémoire dans un musée», raconte le cofondateur Joeri Bakker sans cacher son étonnement que personne n’ait jamais pensé auparavant à immortaliser Internet de cette manière classique.

Sans perdre plus de temps, lui et ses deux confrères Dani Polak et Joep Drummen ont imaginé une institution virtuelle calquée sur les musées traditionnels. La collection y est répartie dans sept ailes: du technologique au récréatif, de l’historique au social. Une scénographie tirée au cordeau fut nécessaire, ainsi qu’un choix épineux pour dénicher les phénomènes de la Toile qui méritaient d’entrer dans l’histoire. «Les murs de notre bureau ont été recouverts de notes jaunes, un vrai brainstorming pour classer les «objets», puis le plus dur était d’éliminer les pièces chéries au profit des objets qui ont eu ou exercent encore un impact indéniable sur le Web. C’est que nous ne voulions pas remplir le musée à l’extrême, mais permettre aux visiteurs de se balader aisément à travers la collection», explique Joeri Bakker. Dans cet espace, organisé autour d’une flèche chronologique, on avance sans crainte de s’égarer ni de s’éparpiller.

Faisons un tour. A l’entrée, un portrait de Paul Otlet, juriste et bibliothécaire belge qui a eu une des premières visions d’Internet en 1934, bien avant l’apparition du premier ordinateur. Otlet, père de la documentation et inventeur du répertoire bibliographique universel, formait le rêve d’une bibliothèque mondiale, un réseau unique de livres que chacun pourrait lire depuis sa maison grâce aux télécommunications.

La visite se poursuit au fil des années: l’hommage au premier e-mail en 1972 intronisant le «@» que l’usage a consacré; la première apparition dans une webcam en 1991 dont l’honneur revient à la cafetière à filtre d’un laboratoire informatique de l’Université de Cambridge; les débuts d’Altavista en 1995, l’ancêtre des moteurs de recherche actuels. Plus loin, le passage à l’ère «smart», l’avènement de Google ou de Skype, sans oublier les incontournables tubes en ligne, depuis une des premières vidéos trafiquées, un chat jouant du piano, jusqu’à la performance du chanteur coréen Psy avec plus d’un billion de vues sur YouTube.

Au musée du Web, y a-t-il aussi des pièces qui battent les records de visites? «Le temps médian d’une visite se limite à deux minutes trente. Ce qui signifie que les gens flânent dans les collections», présume Joeri Bakker. Puis, à chacun de choisir son coin de prédilection. Il y a des pièces pour tous les goûts, des données purement techniques, absconses pour un dilettante, voisinent avec des gags. Parmi des objets pour les connaisseurs, comme MUD1 en 1978, premier jeu textuel pour plusieurs joueurs connectés, le regard s’arrête sur une image familière: emoticons! On apprend que l’histoire en ligne du fameux sourire remonte à 1982, mais deux points suivis d’une parenthèse apparaissent également dans le discours d’Abraham Lincoln… en 1862. A moins qu’il ne s’agisse d’une faute de frappe.

Les descriptions, à la fois concises et précises, renvoient le visiteur aux sites relatifs pour plus d’informations. Rien de plus logique pour un musée du Web que le fonctionnement par des hyperliens auxquels une plaquette est également consacrée. De fil en aiguille, d’une page à l’autre, la promenade dépasse les murs du musée insolite pour déborder dans la vaste mer d’Internet. Ainsi, The Big Internet Museum rend un hommage ultime à son objet d’exposition.

Pour sauvegarder et enrichir la collection virtuelle, les fondateurs du musée ont fait recours à l’esprit de partage du Web: les visiteurs peuvent devenir conservateurs en suggérant de nouvelles pièces d’exposition. Une votation pu­blique détermine ensuite quels objets rejoindront la collection permanente. A ce jour, 500 propositions en attente témoignent de l’intérêt du public. Joeri Bakker évoque des projets d’expositions temporaires futures, mais son rêve lointain serait de visiter un jour le musée avec ses petits-enfants. Et qui sait à quoi ressemblera alors son site internet, tant les choses évoluent vite.

D’un clic à l’autre, la promenade dépasse les murs du musée pour déborder dans la vaste mer d’Internet