Roman

Quand la toile s’invite à toutes les pages

Clément Bénech raconte une histoire d’amour et mène l’enquête avec Facebook, Instagram, Tinder, Google etc. Attention: littérature connectée

Si la littérature dans son ensemble se penche encore peu sur Internet, on constate néanmoins que les romans qui intègrent le Web dans leur forme ou leur substance, se multiplient. Les personnages des romans d’aujourd’hui envoient de plus en plus de courriels, s’échangent des SMS, et se laissent peu à peu gagner par le charme phosphorescent des écrans. Témoin par exemple, Camille Laurens qui, en 2016, signait Celle que vous croyez (Gallimard), roman où elle prouvait que Facebook pouvait être «une machine à fictions».

L’écrivain suisse-allemand, Matthias Zschokke a publié ses mails et ceux de ses correspondants, dans Courriers de Berlin (Zoé), volumineux et étonnant journal épistolaire. Résultat: un roman-fleuve du quotidien contemporain. Il a récidivé l’an passé dans Une Saison à Venise (Zoé).

Dans cette rentrée littéraire, le roman de Clément Bénech, Un Amour d’espion (Flammarion) offre, à son tour, une large place aux formes du Web et fait le portrait de personnages qui naviguent avec aisance du réel au virtuel. «Comme souvent de nos jours, tout avait commencé sur Facebook», écrit en ouverture (et en quatrième de couverture) l’auteur de L’été slovène (Flammarion) et de Lève-toi et charme (Flammarion). La suite du roman, qui se termine d’ailleurs par un dialogue sur Facebook, est un vrai festival du genre.

Il rentre chez lui déguisé en ragondin, ce qui arrive par la suite pourrait bien changer votre vie

Les personnages apparaissent en train de dialoguer par chat et l’auteur reproduit scrupuleusement leurs répliques et la forme de leurs échanges, minutage compris. Les héros se rencontrent et se retrouvent grâce à l’application Tinder, ce dont Clément Bénech profite pour démontrer les effets pervers des rencontres à la chaîne. Les amoureux usent de toutes les ficelles virtuelles pour faire aboutir leurs histoires d’amour ainsi que pour parachever les enquêtes qu’ils mènent les uns sur les autres. Confession vidéo; traque sur Instagram, googlelisation des profils, faux et usage de faux, trolls, localisation par iPhone, zoom, datas, Clément Bénech intègre avec naturel et avec beaucoup d’humour, le Web dans la vie de tous les jours.

Mine de rien, sous couvert de divertissement, il lance quelques pistes pour une petite sociologie du virtuel. Témoin cette scène hilarante, où un personnage surfe sur la Toile en tentant de résister aux multiples sollicitations de celles-ci. Clément Bénech les liste sur deux pages. Echantillons: «Cette mère de famille a trouvé une astuce toute simple pour se blanchir les dents. Les médecins la détestent»; «Doubler votre salaire sans bouger de votre chaise»; «Il rentre chez lui déguisé en ragondin, ce qui arrive par la suite pourrait bien changer votre vie» ou enfin: «Avez-vous déjà vu un éléphant peindre un tableau? Tiens, non, je n’ai jamais vu une telle chose, dut bien convenir Dragan qui se laissa emporter par la tentation et cliqua sur le lien.» Autre signe qui ne trompe pas: la présence de photos qui émaillent le texte. Selfies, posts et autres reproductions PDF participent de la narration et lui donnent des allures de fil Facebook.

Un roman drôle et qui rend compte habilement de nos vies désormais connectées.


Clément Bénech, «Un Amour d’espion», Flammarion, 270p.

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