Le Toit du monde: plusieurs centaines de mètres carrés d'ateliers, d'espaces d'exposition et de lieux de rencontre où se croisent disciplines, origines et générations. En plein cœur de Vevey, le centre alternatif aménagé en 1991 dans une ancienne usine de chaussures est un tropique, ceinturant depuis dix ans le monde artistique de ses manifestations interdisciplinaires. Une ouverture d'esprit et une liberté d'action qui ont aujourd'hui un prix: celui de l'éphémère, l'espace devant être détruit en février prochain pour faire place à la construction d'un grand centre commercial.

Aussi, comme pour conjurer cette échéance maintes fois différée, le Toit du Monde se permet un dernier feu de joie, divers concerts, projections et débats réaffirmant tout au long du mois de décembre l'importance d'une décennie d'activisme culturel en Suisse romande. Réunies sous le titre de Subkunst Plate-forme, les diverses activités mises en place par le centre s'articulent autour d'un débat réunissant divers curateurs internationaux autour du thème du «rôle des structures culturelles dans des villes de moyenne importance».

Dès ce soir et jusqu'au 25 décembre, une exposition de Marc de Bernardis et un vaste programme de vidéos d'artistes tournent en continu, tandis que de nombreux groupes de surf rock, ska, électronique ou world muent la cour couverte du centre en une piste de danse universelle. Un programme conçu à l'abri de toute nostalgie, tant son orchestrateur, le fondateur du Toit du monde, Sigismond de Vajay, envisage l'avenir sans amertume. «Dès le début, raconte-t-il, on nous avait prévenus que ce ne serait que pour six mois. Et régulièrement, la nouvelle d'une destruction imminente tombait.»

Qu'importe, car à l'orée de la trentaine, le jeune homme d'origine hongro-argentine a la tête remplie de projets qui ne passent pas nécessairement par Vevey. Artiste et curateur indépendant, Sigismond de Vajay sent que le temps est venu pour lui d'aller humer l'air d'autres contrées, après dix ans passés à faire souffler un vent d'ailleurs sur la cité vaudoise. «Au début des années 90, se souvient-il, il y avait à Vevey plusieurs groupes de jeunes qui avaient envie que les choses bougent. Entre les Temps Modernes, le Grand Caldo, et la Ferme Menthée (qui accueille aujourd'hui la salle de rock du Rocking Chair), il y avait un réseau de gens motivés qui organisaient divers happenings en ville. Aujourd'hui, la mobilisation paraît nettement plus difficile.»

Inauguré le 13 décembre 1991, le centre du Toit du monde s'est rapidement imposé comme l'un des pôles de création les plus dynamiques du pays, alignant sur dix ans plus d'une centaine d'expositions, de concerts et de projections. Y compris quelques manifestations de grande envergure, tels les festivals «100 femmes d'ici et d'ailleurs» (1997), «Argos» (2000) et celui du «Film underground» (2000, reconduit à Lausanne en juin 2002). Une boulimie d'art qui s'allie aux activités culinaires de divers organismes, telle l'Association des buveurs d'orge, offrant au site un public plus large et diversifié que le cercle restreint des amateurs d'art contemporain.

Mélanger les publics, «jeter des ponts entre l'international et le local, intégrer l'art au tissu urbain», autant de défis qu'a relevé de superbe manière le Toit du monde. Un prosélytisme culturel appelé à disparaître sous les pelles mécaniques d'une grande surface, faute d'une volonté politique forte. Restent des souvenirs en pagaille, et pour les villes de Suisse romande, l'exemple admirable d'une utopie miraculeusement maintenue en vie une décennie durant par la seule volonté d'une poignée de jeunes déterminés. A suivre? n

Toit du monde, Centre multidisciplinaire pour la culture actuelle, av. G.-Coindet à Vevey.

Rens. 021 921 50 79.