La disparition de Lucie aurait pu rester un simple fait divers non élucidé. C’est compter sans la ténacité de Richard Lloyd Parry, correspondant au Japon pour l’Independent puis pour le Times. Ni le courage de la famille de cette jeune Anglaise de 21 ans, qui quittera Tokyo le 1er juillet 2000, et que personne ne reverra vivante. Le journaliste britannique, alors installé à Tokyo, également reporter de guerre, va consacrer dix ans à cette enquête: il en sortira Dévorer les ténèbres, qui vient d’être traduit en français.

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Pas de suspense dans ce récit, puisque dès le début l’auteur ne fait pas mystère de la «mort atroce» qui attend la jeune femme, découverte après des mois de recherches infructueuses. Alors, qu’est-ce qui nous tient pareillement en haleine? Sans doute notre attachement progressif à Lucie, grâce aux portraits de Richard Lloyd Parry: on veut savoir ce qu’il lui est arrivé, pourquoi tout s’est arrêté pour cette jeune femme qui ne demandait qu’une chose en acceptant ce travail d’hôtesse de bar: rembourser les dettes qu’elle avait contractées à cause de son goût du luxe, et poursuivre sa vie.

La piste du ravisseur

L’enquête et le fonctionnement de la police nous plongent dans les contradictions de la société japonaise, où souvent le plus grand archaïsme le dispute à la plus grande modernité. Comme l’enquête piétine, pas d’autre choix pour la presse et pour la famille que de tenter de suivre leur propre piste.

L’auteur n’est pas tendre avec la police. Dans ses remerciements finaux, il tempère: il ne s’attaque pas aux agents, qui ont travaillé dur, mais à un système policier dont beaucoup, au Japon même, «estiment qu’il doit être réformé».

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Pour ne donner qu’un exemple de l’enchaînement de cafouillages rapportés par Richard Lloyd Parry: la seule piste qui existe pour remonter au ravisseur de Lucie ne sera pas exploitée. La police a pourtant un nom, celui de l’homme qui a appelé l’amie de Lucie pour lui dire qu’il ne fallait pas l’attendre: «Je m’appelle Akira Tagaki. Je vous appelle de la part de Lucie Blackmann.» Pourquoi est-ce qu’on n’enquête pas sur cette identité? «Ça pourrait être un faux nom, m’a expliqué un porte-parole de la police. Nous ne voulons pas déranger inutilement des homonymes.»

Tout aussi étonnante, la plongée dans le monde de la justice japonaise (61 audiences en six ans), basée davantage sur les aveux que sur la recherche de preuves. Dans une société où un crime n’est pas considéré comme étant uniquement l’acte de celui qui l’a commis, «on est puissamment convaincu que le crime puise ses origines dans la famille». Après son arrestation, tout le monde s’excusera d’ailleurs d’avoir côtoyé le malfaiteur: famille, enseignants, employeurs, collègues de travail.

Une famille complexe

Richard Lloyd Parry se livre à un minutieux travail de vérification des faits. Il devient proche de la famille de Lucie. Ses portraits de la mère, du père, de la sœur et du frère de la jeune Britannique, tous confrontés à l’épouvante, sont de brillantes analyses psychologiques d’une dynamique familiale déjà très mal en point, qui va finir de se disloquer dans ce drame.

Son enquête dans le milieu de la nuit nous fait entrer dans le quartier tokyoïte de Roppongi, où les deux amies Louise et Lucie travaillent comme hôtesses étrangères, drôle de statut qui en fait les héritières contemporaines des geishas: principalement payées à faire la conversation autour d’un verre ou d’un repas. L’auteur étudie aussi longuement le statut des «Zainichi», ces Coréens installés au Japon, qui y ont parfois fait fortune, comme le père de l’assassin, sans être pleinement intégrés à la société japonaise et souvent victimes d’un racisme frontal.

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En lisant cette enquête, dont les ramifications vont s’avérer bien plus étendues que le seul cas de Lucie Blackmann, on pense à Tokyo Vice et à ce monument de littérature de non-fiction consacré par Jake Adelstein au crime organisé au Japon. Il est d’ailleurs remercié par l’auteur à la fin de son ouvrage. Ou comment la recette d’une très bonne enquête mêle la plus grande rigueur à la plus grande humanité. Et sans doute une pointe de romanesque comme un ultime hommage à Lucie.


Enquête

Richard Lloyd Parry. Dévorer les ténèbres. Enquête sur la disparue de Tokyo

Traduit de l’anglais par Paul Simon Bouffartigue

Sonatine, 520 pages