La dépénalisation des violences domestiques votée par la Douma, au nom des valeurs de la famille, a encore élargi le fossé qui sépare la Russie des nations occidentales. Comment ne pas y saisir la preuve que, décidément, quelque chose ne fonctionne pas au pays de Poutine: pour une fois, ce n’est pas l’autocrate qui fait parler de lui, mais l’opinion russe elle-même, victime consentante d’une dérive anti-libérale toujours plus prononcée.

Nos démocratie ont donc eu jeu facile d’y voir un symbole, à peu près aussi vite que les promoteurs de la loi ont revendiqué haut et fort leur différence avec l’Occident décadent. Instrumentalisation, s’écrient certains, en essayant de mettre cette décision en contexte. Difficile à croire cependant, dans le cas d’un pays où la violence contre les femmes atteint des niveaux impressionnant.

Malentendu

Mais après tout, qui sait? Ce qui est sûr, c’est que le débat – ou le malentendu – est ancien. A lire les compte rendus d’aujourd’hui, on jurerait entendre la discussion enflammée que Tolstoï raconte au début de La Sonate à Kreutzer (1891): dans un train qui file à travers la campagne russe, une bourgeoise européanisée, certaine d’être dans le juste, défend le droit des femmes au divorce face à un vieux marchand qui y voit au contraire une plaie sociale menaçant les familles, due aux progrès de l’instruction.

C’est l’opposition sans nuance de deux univers inconciliables, celle d’une modernité trop sûre d’elle-même et d’un archaïsme sans honte, qui renvoie. Un tel dialogue de sourd ne peut pas avoir de vainqueur, les destinations respectives des interlocuteurs – aux sens propre et figuré – se chargeant alors d’y mettre un terme.

Décrire un conflit plutôt que le résoudre

Tolstoï a visiblement plus à cœur de décrire un conflit que de le résoudre. L’histoire qui constitue ensuite le fond de sa nouvelle, racontée par un des spectateurs de la dispute, comporte peut-être une part de réponse. En faisant le récit de sa vie, l’homme mène le procès de son époque.

Comme toute sa génération, hommes et femmes confondus, il a été destiné par son éducation à considérer le rapport à l’autre sexe comme une occasion de jouissance, dont le mariage est le prolongement naturel. Il découvre à vrai dire que la recherche du plaisir est le seul lien ténu à pouvoir conserver un semblant d’harmonie entre les membres d’un couple. Mais la mauvaise conscience qu’ils en retirent ronge peu à peu toute espèce d’entente possible entre eux. Disputes et scènes de ménage se succèdent ainsi. Jusqu’à l’évolution inévitable: le couple fait la connaissance d’un violoniste, qui constitue avec elle un duo musical à l’intention des amis de la maison.

Dernier mot

L’homme les soupçonne aussitôt d’entretenir une liaison. Dévoré par une sensualité inassouvie qui s’est transformée en jalousie, il finit par tuer, sans même avoir la certitude d’être trahi. Il faudra ce crime pour qu’il prenne soudain conscience de l’humanité de sa femme. Le mari sortira de prison transformé, avec la certitude que la continence sexuelle est la seule voie possible qui s’offre. On devine surtout qu’elle est le revers d’une violence que rien n’a pu arrêter jusque-là.

Forte de sa loi controversée, la Russie d’aujourd’hui aura pourtant du mal à rejouer de façon crédible les clivages et tensions culturelles d’autrefois. L’épisode a au moins le mérite de rappeler que, dans l’histoire où il s’inscrit, le dernier mot n’a pas encore été dit.