Il existe des mensonges qui disent une vérité. Regardez Tom Jones. Le hâle perpétuel du type qui bronze en chambre. Le léger trait de mascara sous les yeux pour rehausser l’azur. Un porter de microphone comme on n’en fait plus qu’à Las Vegas; le show-business avant les réseaux sociaux, avant les selfies, quand une star était encore une illusion à laquelle chacun faisait semblant de croire. Il a 77 ans, il pourrait finir pathétique à chanter encore «Sex Bomb», à scruter le premier rang et lui faire des clins d’œil. C’est le contraire qui se produit. Sans renier les trompe-l’œil du crooning et les vieux tours de charmeur, Tom Jones parvient à chanter exactement ce qu’il est aujourd’hui.

«Sex Bomb», justement. Il pourrait l’envoyer d’emblée sur un tempo vif, une rengaine de représentant de commerce sur une route interminable. Il choisit de l’introduire presque seul, longuement, en articulant chaque mot, avec derrière le texte, un drame qui pointe. Il incarne en même temps le héros triomphal de ses chansons et la foule qui le reçoit en lui rappelant qu’il va mourir.

Jeunesse à l’usine

S’il ne craquelle pas davantage son crépi orangé, c’est qu’il est incroyablement pudique. A un moment, il raconte pourquoi il va passer une bonne partie du spectacle à chanter des blues anciens et le rock’n’roll de sa jeunesse galloise. «Je travaillais à l’usine, j’avais 15 ans, quand j’ai connu ma future femme. J’aimerais vous interpréter des morceaux qu’on écoutait ensemble.» Ils ont été mariés presque soixante ans, elle est décédée l’année dernière, il ne le dit pas mais se pince la lèvre.

Tout respire la mélancolie sublimée dans ce spectacle, les reprises de John Lee Hooker, les arrangements de très vieille Angleterre, avec accordéon, on dirait qu’il s’assied dans un pub, puis dans un bouge sudiste, puis dans un Casino où le vacarme recouvre les solitudes.

A la conquête de l’Amérique

Tom Jones chante l’extraordinaire «Tower of Song» de Leonard Cohen. «Mes amis sont partis et mes cheveux sont gris/Je souffre en ces lieux où je jouais jadis/Et je suis fou d’amour mais sans succès/Je paie juste mon loyer dans la Tour de chanson.» Le moment est si beau que même ceux qui étaient venus pour «Kiss», pour se souvenir de l’acteur dont la voix tuait les aliens dans Mars Attacks!, même ceux-là plient. La voix de Tom Jones, rêche comme il faut, grave et patiente, raconte une vie retournée, celle d’un prolétaire britannique qui rêvait d’Amérique et a fini par la conquérir.

Son orchestre, très jeune, parfaitement ajusté, est projeté jusqu’aux racines de la musique noire, dans ces chants de funérailles de La Nouvelle-Orléans («St. James Infirmary Blues») où se mêlent à la fois les marches sépulcrales et les fêtes à venir. Le show doit continuer. Tom Jones divertit depuis le milieu des années 1960. Cela fait du bien parfois d’abandonner le récit de ses joies, le conte de ses peines, à un grand professionnel.