Grande interview

Tom Tirabosco: «Va à l’essentiel de ton désir de dessin»

Sous son impulsion, Genève confirme qu’elle est bien la capitale suisse du 9e art en se dotant d’une école de bande dessinée. Auteur de nombreux livres pleins d’arbres et d’ombres, de bêtes et d’enfants, Tom Tirabosco évoque cette nouvelle filière, le métier qu’il pratique passionnément et l’avenir de la profession

Au bout de lac Léman, les petits Mickeys deviendront grands. Car l’Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBDI) vient d’ouvrir ses portes. Quatre ans, beaucoup d’enthousiasme et d’énergie ont été nécessaires pour finaliser cet ambitieux projet, convaincre les autorités et remplir les innombrables classeurs fédéraux qu’exige l’ouverture d’une école supérieure. Soutenu par Zep, Chappatte, Exem, ses amis et collègues dessinateurs, Tom Tirabosco s’est démené pour que la filière bande dessinée voie le jour. Patrick Fuchs, doyen au Centre de formation professionnelle arts, et la conseillère d’Etat Anne Emery-Torracinta ont déplacé des montagnes.

Elaborée en partenariat avec l’Association professionnelle suisse des auteur-e-s de bande dessinée (SCAA) et la Haute Ecole d’art et de design (HEAD – Genève), cette formation de bande dessinée professionnelle sur deux ans s’adresse à des jeunes ayant un CFC de graphisme – avec la possibilité, au terme du cursus, d’aller directement en deuxième année de de Communication Visuelle de la HEAD, filière «image récit».

La première volée comprend 18 étudiants entre 20 et 29 ans, neuf filles, neuf garçons, venus de Suisse romande, principalement du bassin genevois. Quelque cinquante candidats  se sont présentés au concours d’entrée. Ils ont non seulement dû présenter un dossier et un portfolio, mais encore quatre pages de bande dessinée adaptées d'un extrait du Frankenstein de Mary Shelley.

Dessinateur tendre et passionné, auteur de livres dans lesquels les arbres foisonnent et les animaux pullulent, illustrateur pour l’enfance plein de rondeurs, dessinateur de presse volontiers grinçant, Tom Tirabosco est désormais aussi prof dans l’école qu’il a désirée. Il évoque sa vocation, son travail dans son atelier rempli de livres, de papiers, de jouets. Une énorme tête de cachalot garde l’entrée de ce bel espace lumineux attenant au Mamco.

Le Temps: A quel âge avez-vous su que vous seriez auteur de bande dessinée?

Tom Tirabosco: J’ai fait de la bande dessinée dès que j’ai su dessiner et écrire. A 12 ans, je savais que je voulais faire ça, ou alors devenir biologiste avec le commandant Cousteau. C’était les deux choses qui m’intéressaient dans la vie: raconter des histoires avec Walt Disney sur l’épaule ou aller faire le rigolo pour sauver les baleines.

Comment êtes-vous devenu bédéiste?

De manière un peu chaotique, en étudiant les Beaux-Arts, à Genève. Je ne suis pas passé par les Arts déco comme Wazem ou Zep, mais par l’art contemporain, les installations. J’étais l’élève de Carmen Perrin, une sculptrice magnifique. Je ne regrette pas parce que c’était aussi une façon d’ouvrir la fenêtre, de faire entrer un autre air que celui du dessin, de la ligne claire. Je participais en douce à des concours de bande dessinée, j’en gagnais certains.

Quels dessinateurs vous ont montré la voie?

Mon grand modèle fut Hergé. Je suis un enfant de Tintin. Je me sentais proche du romanesque et des aventures que je pouvais lire dans ses livres. Plus tard, il y a eu Cosey. Au sortir de l’adolescence, j’ai été très marqué par A la recherche de Peter Pan. Puis j’ai découvert une nouvelle forme de bande dessinée, dont un des représentants les plus éminents est Mattotti: il amenait une grande liberté par rapport à la narration. Il y a eu ensuite la génération des auteurs de L’Association. Des gens comme David B., Dupuy & Berberian ou Menu ont ouvert une voie impressionnante. Ils ont défriché l’intime, mis le récit autobiographique au cœur de la bande dessinée.

D’autres arts vous ont influencé?

Le cinéma et la peinture. Durant mes études, j’ai séjourné en Italie pour découvrir les peintres de la Renaissance. Le ravissement de la peinture… C’est comme une espèce de pâtisserie, on a envie de lécher des yeux tous les tableaux. Carpaccio, Titien, Bellini… Le détail en peinture me fascine. Le dessinateur de bande dessinée a cette faculté de s’attacher au détail, à cette petite chose qu’il va enregistrer très finement.

Au petit Tom qui viendrait vous voir, que lui diriez-vous?

(Silence.) Sois pugnace. Accroche-toi à ton rêve. Mon fils dessine très bien, mais il fait en même temps mille choses. Ce que je lui dirais, c’est: «Ne t’éparpille pas, va à l’essentiel de ton désir de dessin et sens-toi libre de raconter tout ce que tu veux.» Les grands dessinateurs le deviennent parce qu’ils sont des monomaniaques de la lecture et du dessin.

Vous avez développé une technique originale de monotype. Est-ce lié à votre formation aux Beaux-Arts?

Oui, directement. Le monotype est une empreinte d’encre qui se fait normalement sur du verre. Moi, je me sers d’une plaque en caoutchouc, du néoprène noir, du pneu quoi, qui donne un rendu beaucoup moins dur, un moelleux dans le dessin, un effet sfumato assez particulier, que je rehausse avec le pastel. Cette plaque, c’est Carmen Perrin qui me l’a offerte. Vous savez, aux Beaux-Arts, j’avais réussi à évacuer toute forme de représentation figurée. Je faisais de grands monochromes gris. J’étais très fier, on m’appelait Teo Jacob. (Il exhibe un grand carré noir anthracite dans lequel s’inscrit un cercle anthracite légèrement moins sombre et rit de bon cœur.) Je faisais de grandes déclinaisons de gris extrêmement subtiles grâce à des numéro de papiers de verre différents…

Vous revenez de loin…

En effet. Cela dit, j’ai toujours été très curieux et un peu touche-à-tout. C’est pour ça que je n’ai jamais voulu m’enfermer exclusivement dans la bande dessinée, mais faire aussi de l’illustration, des livres pour enfants, des affiches, du dessin de presse et bientôt un court métrage d’animation. J’ai tendance à m’éparpiller. Mais quand il s’agit de choses sérieuses, c’est-à-dire de bande dessinée, je suis capable de m’investir.

A vos débuts, auriez-vous aimé profiter des cours de l’ESBDI?

J’aurais aimé faire cette école, car je pense qu’elle peut agir comme un accélérateur. Elle se doit d’amener toutes sortes d’ouvertures. Une des premières choses que j’ai dites aux élèves, c’est: «Si vous voulez être un auteur complet, il ne faut pas juste être un tueur en dessin.» De bons dessinateurs, il y en a des wagons aujourd’hui. Un auteur de BD doit aussi lire des romans, voir des films qui ne soient pas forcément des séries, ne pas lire que des mangas. Je fais confiance à mes collègues Isabelle Pralong, Nadia Raviscioni, Joëlle Isoz, Katia Orlandi, des illustratrices pointues qui ont un regard assez neuf sur ces disciplines. Je suis presque le plus classique dans l’équipe.

Que voulez-vous d’abord transmettre aux élèves?

Ils sont déjà dans la bande dessinée. Ils ont leurs blogs, ils sont présents sur Instagram. Tout circule. Mais il faut distinguer ce qu’on fait sur un blog d'un récit qu’on doit maîtriser. J’ai envie de leur transmettre les bases d’une dramaturgie; c’est notre rôle. Je peux leur apprendre à rendre un récit fluide, à faire en sorte qu’à la lecture d’une page, on comprenne aussitôt ce qui se passe. Une page de Titeuf, ça paraît simple, mais c’est le résultat d’un savoir-faire très élaboré. Deux ans, c’est mince pour parvenir à cette fluidité, à cette simplicité.

Quelles qualités priment pour devenir un auteur de bande dessinée? Un bon coup de crayon ou des choses à dire?

Notre but est de diriger les étudiants de l’école vers une autonomie leur permettant d’être des auteurs complets et des illustrateurs ayant touché à diverses techniques. Ils devront aussi être capable de répondre à des commandes plus commerciales. Il devront suivre des cours d’illustration «corporate» où on leur demandera d’imaginer une vache dessinée pour une brique de lait ou un yoghourt. On oublie que derrière chaque dessin sur un emballage, il y a un dessinateur. Il est difficile de vivre uniquement de la bande dessinée. Une des solution est de diversifier les pratiques. Personnellement, j’ai fait des affiches, des flyers, des Tribolo…

Apprendre à dessiner une vache peut se faire aux Beaux-Arts. En l’occurrence, il s’agit de créer une vache stylisée avec un objectif publicitaire…

Je crois que la plupart des étudiants des Beaux-Arts sont incapables de dessiner une vache… On ne leur demande plus de savoir dessiner. C’est plutôt aux graphistes qu’il revient de dessiner des animaux pour une revue zoologique. Ou de faire un portrait dessiné pour un magazine. Pas nécessairement dans un style ligne claire BD.

Vous étiez artiste, vous voici fonctionnaire. Ça fait mal?

Je ne suis pas fonctionnaire! Je suis salarié, mais je n’ai pas le statut de fonctionnaire, parce qu’il faut avoir dix heures d’enseignement par semaine et faire des compléments pédagogiques. Je refuse d’aller au-delà de huit heures d’enseignement, je veux garder ma liberté d’auteur indépendant.

La grammaire de la bande dessinée a beaucoup évolué…

Le récit s’est diversifié, complexifié. Il a intégré les ruptures, la dysrythmie… Un peu comme le cinéma. Le lecteur est bien plus éduqué. Il a développé une capacité à comprendre des récits beaucoup plus compliqués. Chris Ware (l'auteur américain échappant à la stratégie narrative linéaire et jouant avec le contenant de ses œuvres, ndr) pousse la narration à un niveau de complexité extrême. On se rend compte que ce jeu entre l’image et le texte peut être poussé très loin et c'est ce qui fait la spécificité de cet art. On peut vraiment s’amuser avec le lecteur.

La nouvelle génération échappe à la dictature de l’album relié carton de 46 pages…

Est-ce que la nouvelle génération lit encore de la bande dessinée? Je rencontre de plus en plus de jeunes qui ne lisent que des mangas. Le manga, c’est un continent immense. Je ne le connais pas très bien, même si je suis un fan absolu de Taniguchi. S’il y a une personne qui m’a marqué, c’est lui, son Journal de mon père, par exemple. Son aptitude à exprimer des émotions très fortes tout en ayant un dessin très retenu m’impressionne.

Est-ce plus difficile de se lancer aujourd’hui qu’à votre époque?

Non. Il y a mille et une façons de s’exprimer à travers des supports différents. Le plus difficile, c’est de trouver son identité graphique pour se distinguer de la masse. L’un des enjeux de la formation, c’est de permettre aux jeunes de trouver leur écriture, c’est-à-dire de sortir de leur zone de confort. Ils ont une chance incroyable, ils commencent par des choses tellement plus fortes que les Ric Hochet de notre enfance. Leurs premières lectures, ce sont Guy Delisle ou Taniguchi, vous vous rendez compte! Le niveau est beaucoup plus élevé que par le passé.

Genève est la capitale suisse de la bande dessinée. A quoi ça tient?

A une concentration d’auteurs et de maisons d’édition – Drozophile, Atrabile, La Joie de lire, les Editions Paquet, Hécatombe, Bülb Comics… Aux autorités aussi, qui ont décidé de soutenir la bande dessinée. Mais aussi à Papier Gras, ce lieu où j’ai vu pour la première fois, à 17 ou 18 ans, des planches de Mattotti ou Loustal. Je pense aussi aux Prix Töpffer qui existe depuis une vingtaine d’années, à la bourse d’aide à la création de 12 000 francs qui a été lancée il y a deux ans. Et Genève a inscrit la bande dessinée dans son patrimoine immatériel. Il ne manque plus que le musée, comme le rappelle souvent Zep.

Regrettez-vous de ne pas être identifié à un univers, à une série, comme Cosey ou Zep?

A chaque livre, je me pose des questions. Ai-je des regrets? Non. Je crois que j’existe dans le milieu de la bande dessinée, même si ma place est particulière. Je n’ai pas publié autant d’albums que certains de mes collègues. Mais ceux que j’ai faits sont bons. Ce qui n’est pas si évident. Mon ambition n’est pas forcément de faire beaucoup d’albums, mais qu’ils restent. J’ai été marqué dernièrement par un livre de Pablo Servigne, Comment tout peut s’effondrer (Seuil). Ce jeune chercheur se penche sur l’agonie des civilisations. Il évoque les sentiments qu’on peut éprouver devant l’effondrement d’un monde. Et s’intéresse au rôle des artistes face aux ruines, à leur capacité à faire le récit de ces débâcles. Dans mes albums, il y a beaucoup de ça. Dans Kongo par exemple, c’est l’effondrement de Joseph Conrad face à la colonisation. Mes récits sont torturés, traversés par des blessures. Dans la vie de tous les jours, je suis plutôt rigolo. Dans mes goûts, je suis très Sturm und Drang.


Le questionnaire de Proust de Tom Tirabosco

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

J’aurais adoré faire du cirque ou de la danse.

L’application la plus précieuse de votre smartphone?

Facebook.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Rêveur, généreux, curieux.

Le talent que vous n’aurez jamais?

Etre un bon footballeur.

Votre remède contre un coup de cafard?

Une histoire d’Edika. Ou un dessin de Mix & Remix.

Un livre que vous avez dévoré?

Le Garçon sauvage, de Paolo Cognetti.

Le livre que vous offrez aux gens que vous aimez?

Martin Eden, de Jack London.

Un film de chevet?

Blade Runner, de Ridley Scott.

Un dessinateur que vous admirez?

Brecht Evens.

Le personnage de bande dessinée qui vous accompagne encore?

Tintin.

Un lieu pour finir vos jours?

Un jardin sauvage.


Profil

1966 Naissance à Rome.

1969 Déménagement à Genève.

1993 Primé au Concours Nouveaux Talents du Festival de Sierre.

1997 Ailleurs, au même instant (La Joie de Lire).

2003 L’Œil de la forêt (Casterman), "Grand Prix de la Ville de Sierre".

2008 La Fin du monde (Futuropolis), sur un scénario de Wazem.

2013 Kongo (Futuropolis), sur un scénario de Christian Perissin (Prix Töpffer 2103).

2015 Wonderland, récit autobiographique.

2017 La Graine et le Fruit (La Joie de Lire, sur un scénario d’Alexis Jenni.

Professeur spécialisé (atelier BD et illustration) à l’ESBDI.

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