Rock. Tom Waits. Orphans. (Anti/Phonag)

«Pour qu'un disque fonctionne, il doit être conçu comme une poupée bricolée, avec des guirlandes pour les cheveux, des coquillages pour les oreilles, rembourrée de bonbons et de fric.» Tom Waits donne la clé d'une œuvre gardée par un code à numéros. Les saynètes du théâtre musical qui ont fait les quarante ans de carrière du plus musicien des acteurs, Orphans n'en manque pas. Un coffret de trois CD qui livre 30 inédits sur 56 raretés… «Des rumbas sur des sirènes, des claquettes à propos d'accidents de train, des tarentelles sur des insectes, des madrigaux sur la noyade. Des chansons qui ont été élevées à la dure. Des chansons aux origines douteuses sauvées d'un destin cruel.» Trois ans de poussière et de lumières pour extirper de l'oubli des compositions destinées au cinéma, au théâtre ou simplement à prolonger par les marges une poétique littéraire et bluesy: Tom Waits et sa femme Kathleen Brennan récupèrent, reboutent, repensent, réenregistrent.

Les fiers parents donnent ici à leurs pupilles un nom de famille: Orphans est découpé en trois lignées, «Brawlers», «Bawlers» et «Bastards» («bagarreurs», «brail­lards» et «bâtards»). «Bawlers» embrasse dans ses tempos ralentis, dans ses swings tendres, les plus belles beautés. Sa poésie qui ne rime pas, ou pas forcément, ou par le milieu, Tom Waits la déraille. Mais sa voix rampante, titubante, ne parvient pas à masquer les délicatesses de mélodies empruntées à la tradition country-folk américaine, dépliée comme la carte de voies de chemin de fer qui fait oublier qu'on prend les trains qu'on peut. Méchancetés, amours et souvenirs d'amour, désespoirs bus à la santé de chansons aux émotions tord-boyaux. Pianos, guitares en arpèges ou en glissés, saxophones, violons, tambours, chacun à son tour. Quand il ne reprend pas Leadbelly («Goodnight Irene»), le chroniqueur des petites Amériques lui envoie ses bons souvenirs à travers des musiques qui le suivront dans le songbook des pauvres diables magnifiques, qu'ils soient marins, poètes beat ou simples ivrognes.

«Brawlers», c'est le zinc du bar qui saute au visage, et se plante dans les gencives. Ce sont ces rixes musicales qui caractérisent le plus souvent Tom Waits: rythmes de batterie de cuisine, musique industrielle faite à la main et à la bouche, tentations rockabilly amplifiées par un micro flémard… L' une des deux reprises des Ramones, «The Return of Jackie and Judy», l'emporte par k.-o. Le blues cabaret de «Road to Peace» voit Tom Waits cheminer le long d'un déchirant récit engagé, celui du ping-pong meurtrier Israël-Palestine.

«Bastards» fait peur aux petits enfants, en les bordant de fil de fer barbelé, avec ses pièces rapportées et ses morceaux corniauds. La voix inénarrable du crooner, fil rouge du triptyque, prend ici plus encore ses aises dans des narrations anxiogènes, comme celle – suffocante tant elle remémore son rôle de gobeur de mouches dans le Dracula de Coppola – de la vie des insectes, sur lit de contrebasse. Les reprises de Daniel Johnston et Sparklehorse, les interprétations de Charles Bukowski et Jack Kerouac rehaussent un coffret inestimable qu'on n'est pas près d'épuiser (le livret, paroles et photos, manque pourtant d'informations). Ne serait-ce que parce que «What Keeps Mankind Alive», morceau de Kurt Weill et Bertolt Brecht, a trouvé sa version définitive.