Dans les rues d'Amsterdam, la longue silhouette grise de Tom Waits se détache sur les murs au-dessus des canaux. Elle est barrée d'un provocant «uitvekocht» (complet). Il a fallu à peine quelques heures pour épuiser les billets de tous les concerts européens du chanteur américain: deux soirs à Stockholm, trois à Berlin, deux à La Haye et deux à Florence. Londres et l'Irlande sont également sur la liste ainsi que… New York, ville européenne bien connue des Etats-Unis. Une petite douzaine de concerts, à peine de quoi satisfaire les milliers d'inconditionnels qui louent la sortie, après sept ans d'absence remarquée, du nouvel album de Thomas Alan Waits, l'impeccable Mule Variations.

«J'espère qu'il aura mis un costume neuf, grommelle un Hollandais irascible dans la file d'attente. Je n'ai pas payé mon billet 125 florins (164 francs suisses) pour voir un clochard sale!» La boutade se veut amicale, mais le prix est effectivement élevé, même pour la très chic salle Prinz Willem Aleksander, lovée au sein du Centre des congrès de La Haye. Avec 700 sièges bien profonds, ce théâtre de taille intime est typique des salles qu'a choisies Waits pour revenir sous les feux de la rampe. «Il y a un petit côté carlingue d'avion ici, glissera-t-il facétieux pendant son concert. Pas de problème, je vous rassure, j'adore les avions!» Menteur! Tom Waits n'aime pas les avions et il n'aime pas les tournées. Cela fait quinze ans qu'il a abandonné les concerts en série, préférant s'occuper de ses trois enfants dans sa maison de Californie du nord, aux côtés de sa femme Kathleen Brennan, qui cosigne ses chansons et ses spectacles.

Les mains agrippées au pied du micro

Pourtant, depuis ses débuts, à l'orée des années 70, Waits a acquis une impressionnante maîtrise de l'art de la scène. Cette année, le chanteur aura 50 ans. Et il est au sommet de son art. Quand les lumières s'éteignent enfin dans la salle, on découvre dans un rai de lumière rouge, et quelques feux jaunes qui brillent à ses pieds, un Tom Waits épileptique, éructant sans relâche, les pieds trépignant dans un nuage de poussière et les mains agrippées au pied de micro. Derrière lui, les musiciens s'accrochent solidement à leurs instruments, la tête penchée, la mine plissée par l'effort. L'incontournable contrebassiste de Waits, Larry Taylor, est habilement dissimulé derrière une barbe respectable et forme avec le batteur Andrew Borger et l'organiste Denny McGoug un ensemble soudé, rock en diable. A la guitare, l'air sage, Smokey Hormel, qui tient habituellement le manche chez le jeune Beck, prend beaucoup de place.

Tom Waits dirige tout ce beau monde en haletant, enfilant tour à tour les voix des différents personnages qui peuplent ses rengaines pourries. Il oscille toujours entre chansons lentes, rassérénées, qui ont fait de lui l'alter ego de Bruce Springsteen dans les années 70, et blues électriques qui explosent littéralement sous les coups de boutoir d'une voix parfaitement éraillée. Ce soir à La Hague, il décline surtout des titres de son dernier album, sans grands artifices: pas de décor sophistiqué, à peine trois grandes lampes de métal pendues au plafond et un arsenal complet de marimbas, de banjos et de percussions industrielles.

Par sa seule grâce, Waits transfigure ses mélodies rauques en autant d'hymnes qui mettent le feu à la sage salle hollandaise. Si la liste des chansons change à chaque performance, ce premier soir le «Jesus Gonna Be Here», tiré de l'album Bone Machine, prend des airs de marche macabre de la Nouvelle-Orléans, comme une grande valse jouée par un orchestre saoulé, à bout de souffle. Le deuxième soir, son fils prendra les baguettes pour asséner un martèlement épais sur «Big in Japan».

En milieu de concert, Waits se retrouve seul au piano. Là, il retrouve l'intimité de ses premières performances, l'ère piano bar de «Tom Traubert's Blues» et «The Piano has been drinking». Apostrophant le public, déclinant au hasard des mélodies qui lui passent par la tête, comme ce magnifique «Innocent when you dream», tiré de son opéra romantique en deux actes Franks Wild Years. Deux rappels et deux heures de concert plus tard, c'est le froid et la pluie hollandais qui cueillent les spectateurs surpris de se retrouver là. Beaucoup chantonnent tout bas les mélodies tristes de Tom Waits en se glissant le long des avenues trop rectilignes de La Hague. «It's a sad and beautiful world.»