A 58 ans révolus, il aime plus que jamais tout ce qui dégage de la poussière. Ses chaussures le rappellent pour lui, en frappant les planches d'une petite estrade posée sur la scène. Au Grand Rex de Paris, à chaque coup de pied asséné s'élèvent et se propagent vers les instruments et les musiciens qui l'accompagnent les nuages blancs du renfermé. Un détail, dira-t-on. Mais qui dit tant de choses. Tom Waits impose toujours à ses auditeurs un déménagement de leur weltanschauung: pour se mettre à l'unisson de sa musique, il faut laisser derrière soi le monde du luisant et du neuf et accepter de s'embarquer dans un paysage cabossé par le temps. Cette vérité poétique est d'une évidence exquise lorsque la voix usée et rocailleuse du chanteur se fait entendre. Ce son guttural frappe les tympans depuis bientôt quatre décennies, avec une discographie nourrie par une vingtaine de livraisons. Depuis le liminaire Closing Time (1971) jusqu'au dernier venu, le triple album Orphans: Brawlers, Bawlers & Bastards (2006).

Le chanteur bricole avec les restes. C'est encore plus vrai sur scène. Et plus rare, aussi. Car Tom Waits fréquente certes assidûment les studios d'enregistrement mais se laisse attaquer par la flemmardise et devient un objet rare lorsqu'il est question de planches et de loges. Il aura ainsi fallu huit ans d'attente pour revoir à l'œuvre, dans le Vieux Continent, celui que les faiseurs d'étiquettes appellent le «prince bohème». Le natif de Pomona, en Californie, voyage mal, il faut le penser. Au point que, depuis 2000, soit une éternité, il n'a pas daigné traverser l'océan. Paris et quelques autres capitales européennes pourront désormais se targuer de l'avoir accueilli après ce long silence.

Jeudi soir, au premier acte de son retour en deux temps (il jouait le vendredi aussi), tout montre l'ampleur de l'attente que ce retour génère. Tout révèle la dévotion que catalyse l'artiste. Les files d'attente à l'entrée de la salle forment une tâche allongée dans une ville abandonnée par les siens et peuplée de touristes. Dans le hall, on ne compte pas le nombre de petits chapeaux melon, de chemises froissées et de pantalons consommés. Tom Waits est toujours à la mode et sa fausse négligence vestimentaire fait recette même auprès d'adultes qui jouent à l'imitation. La musique, elle, est inscrite dans l'histoire. A tel point qu'elle inspire des nouveaux venus comme l'actrice Scarlett Johansson, qui a repris dix de ses morceaux pour bâtir son premier album (Anywhere I Lay my Head).

Tom Waits n'est pas de ceux qui attachent de l'importance à leur aura. Lorsqu'il débarque enfin, avec une heure de retard, il est quelqu'un qu'on aurait tiré de force de son grenier, qu'on aurait obligé à abandonner précipitamment ses objets de pucier. Sur sa tête, une dizaine de mégaphones de toutes tailles jouent le décor et rappellent un monde fait de récup. A ses côtés, le nombre restreint de musiciens (cinq) dit d'entrée qu'il n'y aura pas d'opulence pour les oreilles.

Les amoureux de l'artiste bricoleur, qui a coloré parfois sa musique d'une multitude de sons rouillés, qui croissent et bégayent, qui avancent en se défaisant presque du rythme, ceux-là en sortiront déçus. L'artiste de cette tournée «Glitter and Doum» a laissé à la maison les élaborations et les baroqueries, il a oublié le registre surréaliste qui drapait sa musique de cabaret. Pas de grande place, donc, pour les albums les plus sophistiqués de sa carrière. Peu de citations tirées de Black Rider (1993) chef-d'œuvre absolu dans ce registre. Le Tom Waits parisien est résolument sudiste, profondément blues et définitivement ancré dans la transpiration et la poussière.

Ce choix laisse derrière lui un halo de souffrance. Tom Waits est un conteur qui sait comment interloquer et faire rire l'assistance à coups d'histoires absurdes et macabres. L'entertainer parle de gens qui s'étouffent avec des arêtes, de singes qui fument et d'insectes qui s'entre-dévorent en copulant. Quand la musique arrive, le chanteur s'agite, serre les poings, se démène. On le croirait à la lisière de l'apoplexie tant son corps se contracte pour faire sortir une voix qui ne s'aligne sur aucune note connue des musicologues. Avec les années, Tom Waits semble avoir abandonné un peu plus la portée et son langage, servis avec raffinement par la troupe de musiciens qui l'entourent. Il faut avoir entendu «Falling Down», «Waltzing Matilda», «Make It Rain» ou «November» - quelques-uns de ses titres phares - pour mesurer l'hiatus grandissant qui sépare cette voix tripale des riches arrangements instrumentaux. De ce dérèglement, Tom Waits en a fait un art sorcier, qui s'est radicalisé avec le temps. Le monde du luisant n'est pas pour lui.