roman

Tombeau pourles utopies perverties

En entrelaçant les destinées de Trotski, de son assassin, Ramón Mercader, et d’un écrivain raté, le Cubain Leonardo Padura écrit le requiem des rêves politiques du XXe siècle. Un roman magistral, très documenté, lourd, mélancolique et généreux.

Genre: Roman
Qui ? Leonardo Padura
Titre: L’Homme qui aimait les chiens
Langue: Trad. de René Solis et Elena Zayas
Chez qui ? Métailié, 672 p.

Les chiens, les héros de ce livre les aimaient tous les trois: Iván, le narrateur de cette histoire de trahisons et de mort, Lev Davidovitch Bronstein dit Trotski et son assassin, Ramón Mercader. Les destinées des deux derniers sont étroitement liées dans un épisode sanglant de l’histoire du XXe siècle, à l’ombre de la Seconde Guerre mondiale. Leonardo ­Padura a inventé le premier, Iván, Cubain comme lui, écrivain raté, victime ordinaire du régime castriste. Il aurait recueilli par hasard les confidences voilées de Mercader sur une plage de l’île, peu avant la mort de l’Espagnol. Auparavant, Padura a créé une belle figure de détective désabusé, le Conde, héros de plusieurs de ses romans policiers, qui toujours interrogent la grande Histoire et la mettent en perspective avec celle de Cuba, où le romancier est né en 1955 et où il réside toujours. Avec L’Homme qui aimait les chiens, paru en 2009, mais toujours pas dans son pays, il abandonne la trame policière, puisque l’issue et les acteurs sont connus. Il mêle hardiment trois destinées, emblématiques, chacune à son échelle, de ce qu’il appelle, dans sa postface, «la perversion de la grande utopie du XXe siècle».

Pour un jeune Cubain, dans les années1970, l’auteur de la révolution permanente ne devait pas représenter grand-chose, figure occultée, au mieux un traître au grand frère soviétique. Ce n’est qu’après la chute du Mur, en 1989, que Padura s’est intéressé de près à la figure de Trotski, après une visite au Mexique, sur les lieux de l’assassinat. La «citadelle» de Coyoacán lui fit prendre la mesure, dit-il, de l’enfermement et de la peur où vivaient le révolutionnaire et son entourage. De cette longue gestation est née une œuvre généreuse, débordante, longuement documentée et partiellement inventée. Le parcours de Trotski est largement documenté, par lui-même d’abord, infatigable épistolier et essayiste, et par les historiens de tous bords. Padura le prend en 1929, en déportation dans les glaces d’Alma-Ata, avec sa femme, parfois ses enfants, son chien. Il le suit dans son exil orgueilleux et misérable: Turquie, France, ­Norvège et enfin, le Mexique, dernière étape, avec son épilogue lamentable en 1940. Partout, l’opposant à Staline encombre, embarrasse; il est sommé de partir avec les siens et sa petite troupe de secrétaires, de gardes du corps, d’amis fidèles. Partout, il s’installe pour écrire: lettres, articles, essais. L’écriture est à la fois sa mission et son gagne-pain. Il sait que Staline ne le lâchera pas, que ses jours sont comptés jusqu’à ce que son existence ne soit plus utile au dictateur.

Cette figure tragique, Padura la suit avec une empathie certaine, même s’il ne nourrit pas trop d’illusions sur le régime qu’aurait instauré Trotski. Il est fasciné aussi par celle de l’assassin, mais à un tout autre niveau. Pour peindre Ramón Mercader, le romancier a plus de latitude. Sa vie est moins documentée que celle de sa victime. Entre sa naissance à Barcelone en 1913 ou 1914 et sa mort à Cuba en 1978, de grandes zones d’ombre laissent de la place à la fiction. Le fils de Caridad del Rio est issu de la haute bourgeoisie espagnole. Une classe que sa mère trahit, communiste enragée, acquise à la cause soviétique, personnage éminemment romanesque. Elle entretient avec son fils des liens d’amour-haine; c’est elle qui convainc le jeune militant d’abandonner la lutte contre l’armée franquiste pendant la guerre civile et de se livrer tout entier au destin que l’Union soviétique a prévu pour lui. Le récit de la transformation du jeune Ramón en Jacques Mornard et en Frank Jacson, sous l’égide de son mentor Leonid Eitington, dit ­Kotov, dit Tom, est une passionnante incursion, fût-elle imaginaire, dans l’univers paranoïaque de l’URSS. Quant à l’épisode de l’assassinat lui-même, cet assaut à demi raté au piolet, il est saisissant dans son ridicule morbide.

La justice mexicaine condamnera Mercader au maximum: vingt ans de prison, au terme desquels il rejoindra l’Union soviétique où il souffre du froid, de la tristesse de l’exil et des privations de ces années de plomb. Il est également autorisé à séjourner à Cuba, terre d’origine de sa mère. Là, en promenant ses deux magnifiques barzoïs sur la plage, il rencontre l’écrivain raté et lui confie, comme celle d’un autre, la vie du meurtrier de Trotski. ­Mercader, déjà atteint par le cancer, meurt en 1978, peu après cette rencontre. Dans le Cuba de ces années de plomb, Iván, ce «condensé de notre temps», n’ose pas mettre par écrit ces confessions. Elles attendront les années 2000, pour qu’il se décide à transcrire ce témoignage. Il meurt, symboliquement et avec son chien, dans l’écroulement de sa maison. L’ami (l’auteur?), qui trouve le manuscrit, l’enterre avec le corps. D’où, de quelle planète, nous parvient ce témoignage? Avec ses trois strates mêlées, ses allers et retours dans le temps, sa lourde documentation, L’Homme qui aimait les chiens apprend beaucoup à l’amateur d’Histoire. Ses quelque 700 pages laissent à la fois admiratif, ému, épuisé, parfois sceptique sur l’entrelacs de la fiction et du réel.

Padura a créé une belle figure de détective désabusé, le Conde, héros de romans policiers

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