«Jeder, der fält, hat Flügel.» «Toute personne qui tombe a des ailes», traduit Françoise Rétif, qui a choisi cette incantation, ce vœu pour servir de titre à une belle anthologie bilingue d’Ingeborg Bachmann, parue dans la collection Poésie chez Gallimard en 2015. Un vers que l’on retrouve aussi en exergue du livre de Seham Boutata, La Mélancolie du maknine, qui chante l’épopée du chardonneret. Mais d’où vient-il ce vers magnifique? D’où vient cet oiseau que l’on devine? Cet élan? Cet envol possible? Cette parole qui, ces jours, nous console?

«Toute personne qui tombe a des ailes» est tiré d’un poème intitulé «Le jeu est fini». C’est le texte d’ouverture d’un cycle poétique extraordinaire, «Invocation de la Grande Ourse», où la terre ne cesse d’implorer le ciel, où l’on tombe, où l’on s’envole, où les mythes et les contes affleurent.

Ce premier poème du cycle est donc un jeu, celui d’une sœur et d’un frère, au jardin, le jeu des rituels d’enfance où rien n’est grave, où «toute personne qui tombe a des ailes», où il faut, pour les fées, se souvenir de mots de passe qui fondent avec la dernière neige, où il ne faut pas se laisser abuser cependant «par la plume dans le buisson»…

Quelques pages plus loin, sous la Grande Ourse, les arbres ont des ailes, ces «grands sapins ailés qui churent du paradis». Puis, juste après, vient un poème intitulé: «Mon oiseau». «Quoi qu’il advienne […] les yeux calmes de la chouette ne cessent de veiller», promet Ingeborg Bachmann, saluant «mon oiseau, mon soutien nocturne».

Dix ans après la guerre, au sortir de la ruine, Ingeborg Bachmann convoque les oiseaux. Et leurs ailes, et leur vol, et leurs chants dissipent les idées trop sombres, accompagnent le monde. Des oiseaux et des mots, des chants et des poèmes, c’est toujours de la plume qu’il s’agit. Suivre l’épopée du chardonneret, relire Ingeborg Bachman, c’est redécouvrir tout ce que l’on doit aux oiseaux.

A ceux d’aujourd’hui, qui veillent, en poésie et en plumes, sur nos jours confinés. A ceux que nous invoquons, à ceux qui nous permettent de répéter, d’espérer, avec la poétesse autrichienne, que «toute personne qui tombe a des ailes».