«Les grands festivals et événements avec un public nombreux ne pourront se tenir au moins jusqu’à mi-juillet prochain»: ces mots, quelque peu noyés dans le flot de l’allocution d’Emmanuel Macron prononcée lundi soir, ont pourtant fait l’effet d’un tsunami au sein du monde culturel français.

Alors que leurs homologues romands, Montreux Jazz et Paléo en tête, retiennent encore leur souffle (mais pour combien de temps encore?), l’annonce a sonné le glas de nombreux rendez-vous de l’Hexagone qui attendaient d’être fixés sur leur sort. Les annulations se sont d’ailleurs depuis succédé: le Solidays, les Eurockéennes de Belfort, les Francofolies de La Rochelle, le Main Square, tous tirent la prise. Au milieu de ces Mecques de la pop, un mastodonte du spectacle vivant aussi, renonce: le Festival d’Avignon, dont la 74e édition aurait dû se tenir du 3 au 23 juillet.

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«Nous avons partagé l’espoir aussi longtemps que cela était permis, mais la situation impose un autre scénario. Notre devoir est désormais de préserver et d’inventer l’avenir du Festival d’Avignon», ont indiqué dans un communiqué les codirecteurs, Olivier Py et Paul Rondin, ne souhaitant pas s’exprimer davantage à ce stade.

Un coup dur

Le Festival d’Avignon, c’est une ville entière transformée en théâtre éphémère, des dizaines de milliers de personnes venant assister à une quarantaine de spectacles, mais aussi un «off» aux 1500 autres productions – et parmi elles, quelques fines perles helvétiques.

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Chaque été depuis 2016, la Sélection suisse, projet soutenu par la fondation Pro Helvetia et Corodis, la Commission romande de diffusion des spectacles, offre en effet la possibilité à quatre ou cinq créations nationales de se produire au festival. Un tremplin précieux pour gagner en visibilité, voire ouvrir la porte à de futures tournées françaises. Pour les heureux élus 2020, dont les noms venaient tout juste d’être dévoilés, c’est un coup dur.

«Je m’en doutais mais je suis évidemment très déçue», lâche Mélina Martin. Cette Lausannoise, diplômée de la Manufacture en 2016, aurait dû présenter à Avignon son premier spectacle, Opa, puissante relecture de l’histoire d’Hélène de Troie à la lumière du présent et des injonctions faites aux femmes. Après une tournée en Suisse romande, elle se sentait prête à le faire voyager jusqu’en Provence, et pourquoi pas au-delà. «Je me réjouissais aussi des découvertes et des rencontres, moi qui débute et ne connais pas encore le réseau français. Comme pour tous les artistes sélectionnés, le travail avait d’ailleurs déjà commencé avec l’équipe de la Sélection suisse pour préparer la médiation et la diffusion de nos
créations.»

Spectacles impérissables

Pour l’heure, impossible de savoir si la cuvée 2020 sera de la partie l’an prochain – d’autant que l’annulation du festival off n’a pas même encore été officialisée. Laurence Perez, programmatrice et fin nez du label suisse, précise qu’un comité exceptionnel se tiendra la semaine prochaine pour examiner les modalités d’indemnisation des artistes. «On ne les laissera pas sur le carreau, souligne-t-elle. Ils avaient tous bloqué leur mois de juillet pour venir jouer en Avignon entre 10 et 20 fois. Il faut pouvoir leur assurer une certaine sécurité financière. Nous verrons ensuite si un report est possible.»

Quant à l’occasion manquée de rayonner, Laurence Perez compte la pallier au mieux. «Nous communiquerons dans un second temps, pour rappeler les noms des lauréats, les tournées déjà engagées… Les bons spectacles n’ont pas de date de péremption – à nous d’être créatifs!»

Nouvelles formes cannoises

Des pépites qui, étrangement, résonnaient avec la période actuelle de retour à l’essentiel. «Tous ces projets-là ont en commun une certaine simplicité: des plateaux sobres, des textes forts, quelque chose d’ancestral, un théâtre nu», analyse Laurence Perez. Outre le seul en scène d’Opa, les Avignonnais auraient notamment pu découvrir Take Care of Yourself du jeune Marc Oosterhoff, qui explore la notion de risque au travers des fondamentaux du cirque (avec couteaux et pièges à rats), ou encore Muriel Imbach revisitant un vieux conte des frères Grimm pour malmener les stéréotypes de genre dans A l’envers, à l’endroit.

Si le Festival d’Avignon a été réactif, d’autres grands festivals français, a priori compromis, jouent encore aux équilibristes: les Vieilles Charrues (du 16 aux 19 juillet) et le Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence (fin juin, lire ci-dessous) ne se sont pas encore officiellement positionnés.


A Aix-en-Provence, l’attente prime

Alors que tous les festivals de l’Hexagone prévus dans les dates d’annulation annoncées par Emmanuel Marcon renoncent à leurs éditions 2020, Aix-en-Provence résiste

Avec Avignon, Aix est le plus ancien festival français d’été. Une année après son aîné théâtral, le rendez-vous lyrique naît en 1948 sous l’égide de Gabriel Dussurget. Depuis 72 ans, sa renommée, son prestige et sa créativité l’ont érigé en phare international de l’opéra.

Au lendemain de l’annonce d’Emmanuel Macron, qui repousse l’éventuelle reprise des manifestations festivalières à la mi-juillet, Avignon a déclaré forfait. Du côté d’Aix, l’attente est de mise, même si la prochaine édition se profilait du 30 juin au 18 juillet avec une affiche particulièrement alléchante.

«Etudier ce qui est envisageable»

En l’absence de précisions plus claires sur les conditions de reprise, d’aide aux artistes et d’aménagement des calendriers, le directeur Pierre Audi a choisi la politique de l’ultime chance. Pour l’instant, le responsable ne souhaite pas s’exprimer.

Avant une très prochaine annonce officielle, les quelques mots transmis par le service de presse sont: «Nous allons étudier ce qui est envisageable. Je ferai une déclaration le plus rapidement possible. Notre modèle est différent de celui d'Avignon, et nous devons tester nos propres scénarios par rapport à ce que le président a annoncé hier soir.» Sylvie Bonier