Genre: Roman
Qui ? Toni Morrison
Titre: Home
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière
Chez qui ? Christian Bourgois, 153 p.

L’art du roman, sous la plume de Toni Morrison, tient avant tout de la composition musicale, avec des voix qui se croisent et dialoguent dans le camaïeu d’une partition subtile: comme un chœur où, peu à peu, des histoires prennent forme, des intrigues se nouent, des personnages se dessinent. Avec, en sourdine, les mêmes hantises, des images obsédantes où défile toute l’Histoire des Afro-américains, un destin collectif que l’œuvre de Toni Morrison arrache à ses ténèbres pour lui offrir une mémoire et le ré-enraciner dans une espérance. Mais cette volonté de donner un sens à tout ce qu’elle touche n’empêche jamais la romancière d’explorer nos enfers ni de se confronter au Mal sous toutes ses formes, car il est pour elle le révélateur du caractère le plus profond des êtres.

Le Mal, dans Home , ce n’est pas seulement la guerre. C’est le fardeau de vos origines quand vous êtes né dans «le pire endroit du monde» et c’est aussi le joug que vous portez quand vous êtes Noir et que vous vivez dans l’Amérique des années 1950. Un pays où l’on pratique encore le lynchage et où le White only sert de loi à une violence institutionnalisée, à la veille de la lutte pour les droits civiques.

Frank Money, le héros de Toni Morrison, est l’un de ces Noirs que le sort a affublés d’un patronyme ridicule. «Ce qu’il y a d’insensé, c’est notre nom de famille. Money. L’argent. Qu’on n’avait pas», ironise ce garçon de 24 ans, symbole d’un dénuement qui fait de lui une figure presque biblique. D’un chapitre à l’autre, en un montage où la chronologie se disloque, Toni Morrison va peu à peu reconstituer son histoire chaotique depuis son enfance dans la fournaise des champs de coton de la Géorgie jusqu’à son retour désastreux de la guerre de Corée, où il a été envoyé pour servir de chair à canon. De cette guerre, l’auteure de Beloved brosse un tableau goyesque, parce que son héros y a affronté la monstruosité avant de sombrer à son tour dans la barbarie – une faute qu’il ne confessera qu’à la fin du récit, un aveu qui prendra alors des allures d’expiation.

Quand s’ouvre Home , Frank vient d’être démobilisé. Il a atterri du côté de Seattle, où il tente de noyer dans l’alcool les souvenirs de ce carnage sanguinaire. Il n’est plus qu’une épave et Lily, un amour de passage, vient de l’abandonner à ses cauchemars. Ils resurgiront tout au long du roman, en un cortège de scènes insoutenables. «Comme souvent lorsque Frank était seul et sobre, écrit Toni Morrison, il voyait un garçon remettre ses entrailles dans son ventre, les tenant au creux de ses mains comme une boule de cristal prête à éclater; ou bien il entendait un enfant ayant seulement la moitié inférieure du visage intacte et dont la bouche criait maman. Et lui les enjambait, les contournait pour rester en vie, pour empêcher son propre visage de se dissoudre, pour conserver ses propres tripes aux couleurs vives sous cette, ah, cette couche de chair si fine. Elles ne disparaissaient jamais, ces images.»

L’autre histoire que raconte Home , c’est le voyage de Frank à travers l’Amérique – de Seattle à Atlanta – afin de porter secours à sa sœur cadette, Cee, qui sert de cobaye à «un médecin démoniaque». Elle lui a envoyé un message de désespoir et, pieds nus, il s’échappera de l’hôpital psychiatrique où il a échoué. Muni du Negro Motorist Green Book , un guide qui recense les lieux d’accueil réservés aux Noirs, Frank écumera le pays d’ouest en est, à une époque où les clochards célestes de Kerouac prenaient eux aussi la route. Ils avaient la peau blanche et, devant eux, une insolente liberté. Frank, lui, n’a que sa servitude pour seul bagage – et une dérisoire médaille d’ancien combattant. Lorsqu’il retrouvera sa sœur à Atlanta, elle aura assez de force pour le suivre jusqu’à la dernière étape de Home , au cœur de la Géorgie esclavagiste: Lotus, le village où ils ont grandi.

Pour eux, ce pèlerinage vers leur passé sera une nouvelle épreuve. Car Lotus – «cinquante maisons branlantes» – ne fut pas un berceau protecteur mais un enfer, le lieu d’une enfance terrorisée où Cee servit de souffre-douleur à une grand-mère sadique et où Frank découvrit sa condition de paria, avant de s’engager dans l’armée. Oppression raciale, oppression familiale et sociale, ce village semble réunir tous les démons que Toni Morrison ne cesse de défier, de livre en livre. «Lotus, écrit-elle, est le pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille. Là-bas, tout témoignage d’affection était comme un rasoir: coupant, mince et bref. Frank et Cee, tels Hansel et Gretel oubliés, se tenaient fermement par la main et naviguaient à travers ce silence en tentant de s’imaginer un avenir.»

Pourquoi ont-ils décidé de revenir à Lotus, malgré tout? Pour rentrer chez eux, «à la maison», et y régler des comptes. Pour reconstruire ce qui a été brisé. Et pour pouvoir inscrire ces quelques mots sur une planche clouée à un arbre: «Ici se dresse un homme.» Histoire d’une dignité et d’une humanité reconquises, Home est une quête poignante des origines, une parabole qui raconte pourquoi le retour à Ithaque – si ténébreuse soit-elle – est une condition de la survie et, peut-être, de la rédemption. Avec une prose qui se transmue sans cesse en incantation, comme dans un exorcisme: un chant d’honneur arraché à ce champ d’horreurs où Toni Morrison est venue tendre la main à deux enfants sacrifiés.

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«Home» (p. 25)

«ous allez tous au combat, vous rentrez, on vous traite comme des chiens. Enfin presque. Les chiens, on les traite mieux»